Avec Daniel Delbrassine, chercheur et professeur à l’ULiège

Publié le 6 octobre, par Sylvie Hendrickx


A l’occasion de la parution, en mars dernier, de l’innovant manuel de formation Comprendre la littérature de jeunesse à l’Ecole des loisirs, nous sommes allée à la rencontre de l’un de ses auteurs, Daniel Delbrassine, professeur de littérature de jeunesse et de didactique du français à l’ULiège. Ce spécialiste du roman pour adolescents évoque avec nous les spécificités de cet ouvrage, publié en lien avec l’incroyable succès du MOOC « Il était une fois la littérature jeunesse » et issu d’une réjouissante collaboration avec l’enseignement supérieur pédagogique. Au fil de notre conversation, ce didacticien dans l’âme nous livre également son regard sur l’indispensable évolution de la place de la littérature de jeunesse au cœur de la formation des médiateurs du livre et nous partage le fruit de ses dernières recherches concernant l’apprentissage de la lecture.

S.H. Depuis quelques années, le statut de la littérature de jeunesse bénéficie d’une reconnaissance croissante, y compris de la part du monde académique, comme en témoigne le cours dont vous êtes en charge à l’Université de Liège.

D.D. En effet, cette reconnaissance académique reste d’ailleurs relativement récente. Elle est apparue en Belgique comme en France au tournant des années 2000. L’Université de Liège a bénéficié, en l’occurrence, d’un positionnement pionnier grâce à deux de ses chercheurs. D’une part, mon prédécesseur, Michel Defourny qui, en tant que spécialiste reconnu internationalement en littérature de jeunesse, a créé ce cours dès la fin des années 90. Et d’autre part, Jean-Louis Dumortier, didacticien du français qui, dès 2005, a accueilli ma thèse intitulée Le roman pour adolescents aujourd’hui : écriture, thématiques et réception. C’était, en Belgique, la toute première thèse consacrée à la littérature de jeunesse !

S.H. Depuis lors, nombreuses sont les universités qui ont intégré la littérature de jeunesse dans leurs cursus ?

D.D. Tout à fait. Cette littérature est dorénavant étudiée à Lille, Rennes, Bordeaux ou encore Clermont-Ferrand, et ce, à des degrés divers. En effet, à l’Université de Liège, ce cours de la faculté de Lettres reste relativement modeste, car il s’agit d’une introduction à la littérature de jeunesse, proposée de manière optionnelle, en baccalauréat, à ceux qui veulent travailler dans le secteur du livre ou de l’enseignement. A côté de cela, il existe, par exemple, à l’Université du Mans un master tout entier consacré à la littérature de jeunesse !

S.H. Cette reconnaissance constitue donc une évolution extrêmement réjouissante…

D.D. Bien sûr, et il était temps ! En effet, si on compare avec l’Allemagne, l’Angleterre, les Etats-Unis ou la Suède, le monde francophone accuse 25 ans de retard en matière d’études et d’intégration de la littérature de jeunesse dans la formation des enseignants. Ainsi, jusqu’il y a 10 ans, lorsque l’on faisait de la recherche sur la littérature de jeunesse, on trouvait presque exclusivement de la documentation en allemand ou en anglais. Et c’est encore vrai, à l’heure actuelle, lorsqu’il s’agit de Fantasy et d’autres genres considérés comme secondaires par le monde littéraire francophone. Nos recherches visent évidemment à remédier à cette situation !

S.H. Ce retard relèverait-il donc de la vision élitiste qui caractérise la littérature francophone ?

D.D. Bien évidemment ! Pour un auteur, la consécration en littérature francophone consiste encore aujourd’hui à être publié dans la collection « Blanche » de Gallimard et non dans une collection jeunesse. Et si les éditeurs se montrent si enthousiastes à l’idée d’intégrer à leur collection jeunesse des auteurs bien établis en littérature générale, c’est parce que ceux-ci apportent à la collection davantage de légitimité et de prestige.

S.H. En 2017, vous avez lancé le MOOC « Il était une fois la littérature jeunesse ». Était-ce dans le but de pallier ce retard de valorisation et de formation en littérature de jeunesse ?

D.D. C’est effectivement le point de départ de ce cours en ligne qui est né d’un constat partagé avec deux enseignantes de la Haute Ecole Charlemagne de Liège, Vincianne D’Anna et Valérie Centi. Nous regrettions que les cours de littérature de jeunesse en Haute école pédagogique se limitent trop souvent à la connaissance du secteur éditorial et il nous semblait urgent de proposer une formation qui aborde la littérature de jeunesse plus en profondeur. Ensemble, et grâce à Björn-Olav Dozo, spécialiste du numérique à l’ULiège, nous avons donc développé cet outil de formation en horaire décalé et à diffusion internationale. Il vise à fournir les bases d’une formation à la littérature de jeunesse à destination des médiateurs du livre : enseignants, bibliothécaires et toutes personnes motivées par le sujet.

S.H. Quels retours avez-vous par rapport à ce cours en ligne qui est reprogrammé chaque année et semble répondre à une réelle demande ?

D.D. La demande a tout simplement dépassé tout ce que nous avions imaginé. Le MOOC cumule 35 000 participants depuis 2017. C’est phénoménal !

S.H. Fort de ce succès, vous avez publié en mars dernier, à l’Ecole des loisirs, l’ouvrage Comprendre la littérature de jeunesse qui synthétise le contenu de votre MOOC. Quels sont les objectifs de cette publication ?

D.D. L’objectif était à la fois de permettre aux personnes qui ont suivi le MOOC d’en garder une trace écrite, mais également d’augmenter les canaux de diffusion de cette formation par le biais du livre, un support qui, pour nous, est loin d’être dépassé. Concernant ses spécificités, nous ne souhaitions pas faire un énième essai sur la littérature de jeunesse mais proposer un manuel de découverte qui conserve la dimension pédagogique, ludique et conviviale du cours en ligne. Le contenu informatif s’accompagne ainsi d’exercices d’applications qui visent, par exemple, à exercer son regard et sa capacité d’analyse de l’image. L’originalité de l’ouvrage est d’avoir conservé cette interactivité.

S.H. Et comment situez-vous votre démarche par rapport aux différents ouvrages de vulgarisation sur la littérature de jeunesse parus ces dernières années ?

D.D. La plupart proposent essentiellement, et d’ailleurs de manière très utile, un panorama de la littérature de jeunesse et de son évolution historique. C’est le cas, par exemple, du très bon Guide de littérature ado (Editions du grand peut-être, 2020) publié par les frères Tom et Nathan Lévêque ou encore de l’ouvrage de la romancière et critique Sophie Van der Linden, Tout sur la littérature de jeunesse (Gallimard jeunesse, 2021). Notre démarche est différente. Il s’agit de fournir des outils, des clés d’analyses pour voir comment fonctionne la littérature de jeunesse. Par exemple, comment mieux appréhender le schéma d’apprentissage présent dans la littérature pour adolescents ? Tout cela afin de cerner comment les différents genres que nous abordons (albums, romans ados, contes,…) opèrent vis-à-vis de leur public jeunesse.

S.H. Toutes ces publications semblent révéler une volonté de la part d’une partie du lectorat de se frayer un chemin au cœur d’une offre pléthorique… Quel regard portez-vous, en tant que spécialiste, sur la production actuelle des romans ados ?

D.D. Il est clair que le secteur jeunesse se porte bien puisqu’il est le seul à gagner des parts de marché ces dernières années ! On assiste également à un phénomène nouveau d’élargissement du champ de la littérature de jeunesse. On lit celle-ci plus longtemps en raison du développement de la littérature Young Adult destinée au lectorat entre 16 et 25 ans. Cette évolution a ouvert un espace tout à fait intéressant qui permet de traiter des thématiques plus proches de celles de la littérature adulte et donc souvent plus sensibles. C’est le cas notamment avec la Bit lit, littéralement « Littérature de la morsure », qui met en scène les vampires, avec le succès que l’on connait…

S.H. Outre la littérature de jeunesse, vous enseignez la didactique du français aux futurs enseignants et êtes chercheur au sein du DIDACTIfen. De quoi s’agit-il ?

D.D. DIDACTIfen signifie « Didactique et Formation des enseignants ». Il s’agit d’une importante unité de recherche transdisciplinaire qui regroupe, au sein de l’université de Liège, les didactiques de toutes les matières enseignées.

S.H. Vos propres recherches s’intéressent notamment aux pratiques numériques liées à l’enseignement du français.

D.D. C’est exact. Mes recherches portent, par exemple, sur la rédaction numérique. L’enjeu est de cerner l’influence que peut avoir l’outil numérique sur l’écriture des élèves et ce, dans le dernier degré du secondaire. Les résultats sont très intéressants. Ils montrent que le passage à la rédaction numérique entraîne une évolution visible tant au niveau de la qualité d’écriture des élèves, qui s’améliore légèrement, que de la dimension de leurs productions écrites qui augmente fortement.

S.H. Et qu’en est-il de vos recherches concernant l’apprentissage de la lecture ?

D.D. Dans ce domaine, je m’intéresse à la dimension essentielle de l’oralité. J’ai notamment mis en évidence le fait que certaines approches scolaires ont trop longtemps mis l’accent sur une vision très intellectualisante de la lecture, perçue comme une activité solitaire et silencieuse dans laquelle lire équivaut à comprendre le sens. Pourtant, dans bien des genres littéraires, tels que la poésie, le conte ou le théâtre, lire équivaut avant tout à entendre les mots et puis à inférer du sens. Il est impensable, par exemple, que des élèves soient encore invités à découvrir Molière dans une édition de poche quand tant de versions théâtrales sont disponibles en numérique ! L’analyse de texte est bien sûr importante, mais elle doit venir après l’écoute et l’appréciation de l’œuvre à travers toutes ses dimensions.

S.H. Selon vous, quel peut être le rôle des bibliothécaires dans ce développement des pratiques de lecture ?

D.D. Je pense que le rôle des bibliothécaires est essentiel parce que les enseignants sont souvent accaparés par leur mission de lecture obligatoire. Une pression dommageable quand on sait que, en fin de secondaire, seulement 5 à 10% des élèves sont prêts à l’expérience de lecture d’un livre de Zola. Il serait préférable de leur proposer des romans ados de très bonne qualité et davantage susceptibles de leur plaire, pour les amener à se dépasser en tant que lecteur. Ils pourraient ainsi acquérir la maturité de lecture qui leur permettrait d’aborder Zola plus tard, mais pas d’emblée. C’est un phénomène que seuls les bibliothécaires peuvent compenser en continuant d’offrir des lectures plaisir à ces ados. En voulant brûler les étapes, on risque de brûler le lecteur ! Je pense que les bibliothécaires, plus que les enseignants, ont conscience de cela. Qu’ils soient assurés que des didacticiens partagent leur point de vue.

Les coups de coeur artistiques de Daniel Delbrassine

Daniel Delbrassine
Chargé de cours à l’ULiège
Littérature pour la jeunesse et didactique du français langue première
Faculté de Philosophie et Lettres
Département de langues et littératures romanes
Unité de recherche en didactique et formations des enseignants (DIDACTIfen)

MOOC "Il était une fois la littérature jeunesse" (ULiège, avec la participation de la Haute Ecole Charlemagne)
fun-mooc.fr/fr/cours/il-etait-une-fois-la-litterature-jeunesse/