Avec Philippe Goffe, Président du PILEn

Publié le 23 juin, par Sylvie Hendrickx


Chaîne du livre et concertation

En ce mois de juin 2022, le PILEn, Partenariat Interprofessionnel du Livre et de l’Edition numérique, célèbre ses 10 ans ! Portée par six associations professionnelles représentant les auteurs, éditeurs, libraires et bibliothécaires et soutenue par la Fédération Wallonie-Bruxelles, cette plateforme associative unique et innovante s’est imposée au fil des années comme un acteur incontournable dans l’accompagnement et la concertation des professionnels du livre en Wallonie et à Bruxelles. A l’occasion de cet anniversaire, son président, Philippe Goffe, évoque avec nous l’importance grandissante de l’interprofession pour activer la vitalité de la chaîne du livre aujourd’hui de plus en plus confrontée à de multiples mutations ainsi qu’aux impacts de la crise sanitaire.

S.H. Lors du colloque annuel du PILEn, le 24 janvier dernier, le public présent a eu le plaisir de découvrir un président particulièrement satisfait du travail accompli au cours de ces 10 années !

P.G. En effet, cet anniversaire est évidemment pour nous l’occasion de mesurer le chemin parcouru par cette plateforme réunissant les acteurs principaux de la chaîne du livre, à savoir les auteurs, éditeurs, libraires et bibliothécaires. Créé en 2012, à la suite d’une série de rencontres interprofessionnelles initiées par la Ministre Fadila Laanan, et constamment soutenu depuis lors par la FWB, le PILEn a eu pour objectif initial de réfléchir à l’entrée des professions du livre dans le monde du numérique. Cet enjeu capital, nous nous en sommes pleinement emparés et ce, par le biais de nombreux colloques, débats et formations. De plus, nous l’avons largement dépassé pour nous intéresser au futur pluriel du livre à travers les multiples mutations technologiques, professionnelles et commerciales qui touchent nos métiers.

S.H. Les bibliothécaires, aujourd’hui pleinement investis dans cette mobilisation, ont regretté de n’avoir été associés au PILEn qu’assez tardivement, en 2017. Comment envisagez-vous désormais le rôle de cette profession au sein de ce partenariat ?

P.G. Il est vrai, qu’au départ, le PILEn rassemblait uniquement les trois grands acteurs marchands de la chaîne du livre : auteurs, éditeurs et libraires. C’est après négociation entre nous et à la demande de la Fédération Wallonie-Bruxelles que les bibliothécaires ont intégré le PILEn. Cette profession est représentée par Françoise Dury pour l’APBFB et Guy Marchal pour la FIBBC. Et nous nous en félicitons bien sûr ! Les bibliothécaires, en nous ouvrant précisément à la perspective non marchande, nous rappellent l’importance cruciale du travail de médiation pour le secteur du livre. Bien entendu, les libraires sont aussi médiateurs mais les bibliothèques assurent un rôle sociétal, notamment à travers l’accueil des publics fragilisés, que le secteur marchand ne peut remplir de la même manière. La Lecture publique constitue en cela un maillon essentiel de ce qui doit être mené au bénéfice du livre.

S.H. Réunissant dorénavant quatre secteurs, le PILEn constitue une plateforme de discussion permanente assez unique et innovante, qui n’a pas son équivalent à l’international !

P.G. En effet, la particularité du PILEn réside en une concertation très régulière qui a permis de dépasser parfois de véritables fossés d’incompréhensions entre les différents acteurs de la chaîne du livre. Notre plus grande satisfaction est que ce travail constant de dialogue ait abouti à des résultats concrets et très intéressants comme, pour prendre un exemple parmi d’autres, le prix unique du livre. Il s’agit incontestablement d’un décret juste et bénéfique pour la librairie indépendante, comme pour les éditeurs de création. Et, si ce chantier névralgique, pour lequel je me suis battu durant toute ma vie de libraire, a finalement abouti en 2019, c’est en grande partie grâce au PILEn qui a favorisé l’émergence d’accords entre les professionnels des différents secteurs.

S.H. Vous illustrez la force de la concertation interprofessionnelle. Cette dimension vous apparait-elle plus cruciale encore au sortir de la crise sanitaire qui a largement ébranlé les métiers du livre ?

P.G. Assurément. Le véritable enjeu de l’interprofession consiste à décloisonner nos métiers. Une meilleure connaissance des réalités propres à chaque secteur permet une plus grande solidarité et donc une plus grande capacité de résilience pour l’ensemble de la chaîne. A titre personnel, j’ai toujours défendu l’idée qu’une librairie doit s’intéresser aux actions d’une bibliothèque sur son territoire et qu’une bibliothèque a intérêt à s’adresser à une librairie de proximité pour faire vivre les acteurs économiques locaux. C’est comme ça que le maillage territorial se tisse et favorise la résilience.

S.H. Au début de la crise, le PILEn a également veillé à renforcer cette résilience par des initiatives concrètes !

P.G. D’emblée, nous avons en effet pressenti l’impact que cette crise allait avoir sur nos métiers. C’est pourquoi le PILEn a élaboré un plan de soutien et formulé une série de suggestions à la Ministre Bénédicte Linard qui ont été en grande partie retenues. Parmi celles-ci, bien évidemment, la mesure d’achat massif de livres belges par les bibliothèques qui a permis de réinjecter de la trésorerie dans les librairies et a eu des impacts positifs vers l’amont de la chaîne, les auteurs et les éditeurs de notre pays.

S.H. Durant la pandémie, le PILEn a également initié la campagne « Lisez-vous le belge ? », dont une troisième édition se prépare déjà pour fin 2022 !

P.G. Eclairer davantage la production des éditeurs et auteurs belges fait partie de nos préoccupations ! Durant la pandémie, il était évident que le livre belge risquait de souffrir d’une importante diminution des ventes. Aujourd’hui, c’est plus particulièrement la problématique de son référencement qui nous mobilise. En effet, la France dispose de bases de données très complètes concernant la production des éditeurs français professionnels. Ce n’est malheureusement pas du tout le cas en Belgique ! Même la Banque du Livre, qui est en réalité l’extension belge de la plateforme française Dilicom, se révèle incomplète car de nombreux petits éditeurs belges mal distribués en librairie n’y figurent pas !

S.H. Concernant cet enjeu de visibilité du livre belge, la question de la distribution est, elle aussi, au cœur de vos préoccupations.

P.G. En effet, la distribution sur notre territoire est presque exclusivement assurée, soit depuis les plateformes françaises, soit par leurs filiales installées en Belgique. Ces acteurs, en s’installant chez nous, n’ont évidemment pas pour but de vendre prioritairement du livre belge. Ainsi, il est beaucoup plus aisé pour un libraire de commander et vendre un ouvrage des Editions Gallimard, qui arrive dans des colis consolidés avec les envois d’autres maison d’éditions, plutôt qu’un livre belge envoyé par l’éditeur et dont les frais de port vont grignoter toute la marge bénéficiaire. C’est pourquoi, nous travaillons à réintroduire de la fluidité dans la distribution des livres belges en incitant les éditeurs à trouver des accords avec le secteur de la distribution. L’ADEB et Les Editeurs singuliers, membres du PILEn, y travaillent activement.

S.H. Autre chantier de taille qui occupe actuellement le PILEn : le nouveau Contrat de filière du livre porté par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Quel en est le principal enjeu ?

P.G. L’intérêt majeur de ce projet de Contrat de filière est de viser une plus grande structuration du secteur du livre en mobilisant les différents niveaux de pouvoir d’un pays à la structure institutionnelle compliquée. L’enjeu est en effet d’aller vers les régions, les villes et les communes pour les impliquer dans la mise en lien des professionnels du livre sur leur territoire.

S.H. Mettre en lien cet important panel de professionnels de terrain ne s’annonce pas une mince affaire !

P.G. C’est certain ! Mais, fort heureusement, on peut compter pour relever le défi sur la conjonction d’une double volonté. D’une part, celle de la Fédération Wallonie-Bruxelles qui lance ce projet de structuration de la filière et, d’autre part, celle de la Région Wallonne qui a initié de son côté le projet « Rayonnement Wallonie ». Dans le cadre de ce dernier, le PILEn a obtenu une subvention en vue de réaliser entre autres une cartographie des acteurs du livre au sens large (auteurs, éditeurs, libraires, bibliothèques, musées…). Elle nous a également permis d’organiser quatre séminaires analysant sous cet angle des territoires précis : la province de Liège, celle de Luxembourg, la région de Charleroi et, enfin, celle autour de Louvain-la-Neuve.

S.H. De quelles informations disposez-vous suite à ces diagnostics territoriaux ?

P.G. Ces séminaires ont fait apparaître des différences essentielles qui légitiment le fait de s’intéresser à des territoires précis. A titre d’exemple, il y a une très forte identité en province de Luxembourg où on observe déjà une forme d’ébauche de structuration de la filière avec un service du livre particulièrement actif, et des librairies, certes petites mais fortement en liens. Même constat en province de Liège où cette identité se construit davantage autour d’espaces fédérateurs, à l’image du futur Espace Bavière. De manière générale, nous avons été enthousiasmés par le large panel d’activités mises en place par l’ensemble des acteurs du livre et ce, dans toutes les régions.

S.H. Décloisonner et fédérer, voilà finalement les maîtres mots de tous vos engagements, non seulement au sein du PILEn mais également en tant qu’administrateur de librel.be, le portail numérique des librairies francophones de Belgique.

P.G. Ce portail fédère en effet aujourd’hui pas moins de 60 librairies ! Librel, qui est né en 2014 sous l’impulsion de la Fédération Wallonie-Bruxelles, visait au départ uniquement la vente de livres numériques. C’est un marché sur lequel il est important de se positionner bien qu’il se développe très lentement, essentiellement pour deux raisons. D’une part, parce qu’il existe un attachement viscéral et légitime au livre papier et, d’autre part, parce que le livre numérique est plus difficile d’accès en raison de freins technologiques ressentis par certains.

S.H. En 2020, Librel s’est cependant ouvert au livre papier.

P.G. C’est exact, Librel propose désormais une nouvelle fonctionnalité : la géolocalisation de livres papiers. Concrètement, le client géolocalise le livre dans les stocks des librairies indépendantes sur le territoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles et se rend ensuite en magasin pour l’acquérir. Il ne s’agit donc pas de vendre du livre en ligne à la manière d’Amazon. Au contraire, ce service vise essentiellement à préserver le lien entre le libraire et ses clients.

S.H. Fondateur de la librairie Graffiti à Waterloo que vous avez dirigée pendant 40 ans, la librairie indépendante vous tient particulièrement à cœur. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur ce secteur ?

P.G. La librairie indépendante se porte plutôt bien. De manière étonnante, la crise a eu des effets favorables pour les librairies de proximité qui ont pu rester ouvertes pendant le second confinement. Durant cette période, elles ont vu croître leur chiffre d’affaires, parfois entre 10 et 20% ! Cela s’explique selon moi par un double mouvement. D’une part, il y a eu un discours que certains observateurs ont qualifié « d’auto-célébration » des librairies qui se sont positionnées comme essentielles. Et, d’autre part, on a vu s’exprimer le désir des lecteurs de retrouver des lieux de parole et de liberté culturelle. Voilà, en effet, ce que représentent les librairies, tout comme les bibliothèques, dans nos sociétés et ce n’est vraiment pas anodin. Dans un état de démoralisation qui est celui que l’on connait aujourd’hui avec les crises successives, c’est un rappel fort d’une société où règne encore une réelle liberté et où un épanouissement est possible à travers les relations humaines et le partage d’idées.

Les coups de cœur artistiques de Philippe Goffe

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