Rencontre avec Christophe Istace, Directeur de LOUPIOTE asbl

Publié le 8 avril, par Françoise Vanesse


Cinéma et éducation

Dans notre société en manque de repères, il est essentiel d’inviter les jeunes à exprimer leurs appréhensions mais aussi de leur fournir des orientations pour mieux baliser leur parcours citoyen. Dans cette optique, le cinéma constitue un excellent médiateur. C’est dans ce cadre que nous rencontrons Christophe Istace, directeur de Loupiote asbl, association reconnue pour la jeunesse. Avec un enthousiasme vivifiant couplé à une importante rigueur, il nous expose les objectifs de son association et de son équipe pluridisciplinaire qui, depuis 2004, a permis à 60.000 jeunes d’échanger et de débattre au départ de projections ou de réalisations de film et ce, sur des sujets d’une brûlante actualité comme l’éco-citoyenneté ou le cyber-harcèlement.

F.V. A Loupiote, vous envisagez le cinéma comme un outil permettant d’amener les jeunes à une réflexion critique sur le monde qui les entoure. Quels sont les atouts de ce vecteur ?

C.I. Il est vrai que le cinéma est un objet tiers très intéressant pour mener des débats avec le public jeune. D’abord, parce qu’il offre à ces adolescents la possibilité de se questionner de manière très constructive sur la société qui les entoure. Enfin, car ce média permet de ne pas aborder une problématique de manière frontale et débouche sur un débat souvent respectueux des opinions divergentes. Nous vivons en effet dans une société où l’égo prend une place très importante, encouragé notamment par la toute-puissance de la publicité et des réseaux sociaux. Dans ce contexte où prime l’individualisme, il est primordial de pouvoir se mettre dans les chaussures de l’autre (identification aux personnages) et de laisser émerger tant une réflexion commune qu’un débat ouvert sur la rencontre et l’écoute avec les autres. Ce que le cinéma permet assurément !

F.V. Vous souhaitez sensibiliser à différentes problématiques actuelles. Quelles sont-elles ?

C.I. Depuis quelques années déjà, nous nous centrons sur l’éco-citoyenneté et le cyber-harcèlement. En fait le harcèlement a toujours existé mais, depuis un moment et suite au développement des réseaux sociaux, il a pris une ampleur considérable très inquiétante. Face à ce phénomène de l’ultra-connectivité et de l’instantanéité, les jeunes victimes ne disposent plus d’assez de recul ni de soupape de respiration pour pouvoir se recentrer, se reconstruire et le nombre de suicides est croissant. Il est donc urgent de tenter d’éteindre cet incendie… Quant au thème de l’éco-citoyenneté, il fait également partie de nos priorités car il permet aux jeunes d’être sensibilisés à la responsabilité de leurs actes et de leurs choix et au levier qu’ils ont entre les mains pour agir en faveur du changement.

F.V. Ces deux thématiques semblent bien éloignées…

C.I. Pas du tout ! En fait, elles sont intimement liées car un jeune éveillé à la responsabilité citoyenne fera obstacle au harcèlement et ne suivra pas ses copains car il disposera des outils pour évaluer les conséquences de ses actes. On constate en effet que les jeunes qui entrent dans le cyber-harcèlement sont des personnes souvent déconnectées du vivant et qui sont dans une recherche de la toute-puissance induite par l’égo au détriment de l’autre. Aborder ces deux problématiques permet donc, comme on le dit dans le secteur jeunesse, de former des CRACS, c’est-à-dire des jeunes citoyens responsables, actifs critiques et solidaires.

F.V. En choisissant la dénomination « Loupiote » pour votre association, vous souhaitez donc apporter un peu de lumière dans un climat particulièrement anxiogène ?

C.I. Oui, en quelque sorte. Avec Loupiote, nous souhaitons introduire des étincelles de réflexions dans le regard des jeunes, leur donner des pistes mais surtout des perspectives pour désamorcer leurs peurs bien légitimes dans cette société en manque de repères. C’est en effet seulement lorsque l’on comprend ses émotions et ses peurs que l’on peut réveiller en soi une colère saine et se donner le courage de faire changer les choses pour créer un monde auquel l’on adhère. Mais les jeunes ne sont pas notre public exclusif car il est évident que toutes les personnes en lien avec leur encadrement, enseignants, éducateurs, animateurs, bibliothécaires, font également partie des personnes auxquelles nous nous adressons.

F.V. Concrètement, comment fonctionnez-vous ?

C.I. Nous avons plusieurs méthodologies pour atteindre nos objectifs : que ce soit la projection de films en lien avec la thématique ou la réalisation de courts-métrages, parfois avec des jeunes lors d’un stage par exemple. Ainsi, en 2013 , dans le cadre de la Campagne « No Hate Speech Movement » initiée par le Conseil de l’Europe, nous avons créé un outil pédagogique basé sur plusieurs films et capsules vidéo réalisés avec des jeunes et destinés à guider et accompagner les professionnels de l’éducation dans un travail de sensibilisation du jeune public à une meilleure citoyenneté sur la toile et à un usage responsable d’Internet et des réseaux sociaux. Cet outil pédagogique cohérent qui a été très bien reçu par le secteur pédagogique, a été distribué à plus de 1200 exemplaires. Suite à ce succès, il est aujourd’hui malheureusement épuisé mais téléchargeable sur notre site.

F.V. Vous évoquiez, au début de notre entretien, le thème des enjeux environnementaux. De quels outils disposez-vous ?

C.I. En ce qui concerne cette thématique, nous avons tourné le film « L’Apiculteuse » : un court-métrage mi-fiction, mi-documentaire de 18 minutes écrit et réalisé par de jeunes stagiaires sur le thème des préoccupations environnementales et de l’engagement citoyen. « L’Apiculteuse », c’est Nola, une petite fille terrorisée à l’idée que les abeilles puissent disparaître un jour. Forte de sa volonté, elle se frotte à l’univers kafkaïen des institutions européennes pour parvenir à faire entendre sa voix… C’est un film tourné et réalisé en 2013 et 2014 et, à ce moment-là, certains nous disaient que c’était une utopie qu’un jour, une petite fille, puisse fédérer d’autres jeunes pour manifester et devenir porte drapeau d’une cause essentielle… Et puis, quelques années plus tard, la jeune Greta Thunberg parvenait à mobiliser une quantité considérable de jeunes pour le climat ! La démonstration que l’utopie peut, parfois, déboucher sur la réalité…

F.V. Ce film vous permet d’aborder également d’autres sujets…

C.I. Oui, bien entendu, et c’est là que réside une partie de sa force. Car, traité de cette manière, le film débouche, bien entendu sur des problématiques écologiques relatives aux pesticides, notamment. Et il nous permet d’attirer l’attention des jeunes sur leur façon de consommer. Je leur dit souvent qu’en fait, ils votent trois fois par jour ! C’est-à-dire, qu’en choisissant le type d’aliment qu’ils vont consommer, ils encouragent ou pas des alternatives et des personnes qui produisent de la nourriture respectueuse de l’environnement. Le pouvoir d’achat ce n’est pas seulement un pouvoir pour acquérir des biens et des objets mais également pour faire changer les choses.

F.V. Dernièrement, vous avez créé d’autres modules…

C.I. Oui, l’un au départ de la projection du film « Ici la terre » du réalisateur Luc Dechamps, tourné sur les hauteurs de Spa et qui nous amène à nous questionner sur la manière dont nous pouvons chercher en nous un recentrage afin de nous rapprocher de la nature et de la terre. Tout comme le nouveau module autour du film « Tandem local » qui démontre que des solutions pour consommer local sont disponibles autour de nous et sont possibles si l’on ose sortir des sentiers battus et aller vers les producteurs locaux.

F.V. Vous tournez également des films avec les jeunes en tant qu’acteurs ?

C.I. Oui et ce, au départ d’une méthodologie particulière car, d’entrée de jeu, on ne part pas avec un thème bien précis. En fait, le scénario se construit via de nombreuses séances d’improvisation autour de différentes thématiques. Il s’agit donc d’une écriture instinctive au cours de laquelle les jeunes s’expriment sur leurs ressentis, peurs ou désirs. A un moment donné, nous faisons des liens entre les différentes impros et nous tissons un fil rouge que l’on soumet aux jeunes pour échanger ensuite avec eux sur la manière dont le film pourrait se construire au final… La plupart du temps, un consensus émerge très rapidement et ils se disent satisfaits.

F.V. Quel est le profil professionnel de votre équipe ?

C.I. Personnellement, je suis comédien et cinéaste de formation. Au début de Loupiote, nous comptions principalement des cinéastes et puis on s’est rendu compte qu’il fallait diversifier les profils de nos collaborateurs et nous nous sommes entourés de cinéastes, de créateurs mais aussi d’analystes et de pédagogues dont des personnes formées dans la communication NonViolente en lien avec les théories de Thomas d’Ansembourg (parrain de l’association).

F.V. En quoi ce large panel vous permet-il de disposer d’une expertise en matière d’éducation à la jeunesse ?

C.I. Loupiote a commencé ses activités en 2004 et a été reconnue en tant qu’Organisation de Jeunesse en 2013. Nous avons été en contact avec plus de 60.000 jeunes à l’occasion de débats et d’échanges. Nous avons donc pu prendre le pouls de ces générations et suivre leurs évolutions grâce au statut particulier que nous avons aux yeux de ce public ! En effet, nous ne sommes ni leurs éducateurs, ni leurs parents et cela nous permet de ne jamais être dans une dynamique de confrontation mais bien dans l’échange afin de les accompagner sur les chemins de la construction d’une réflexion citoyenne et les aider à ne pas tomber dans le piège de l’égoïsme et de l’individualisme.

F.V. Vous organisez également des ciné-clubs ?

C.I. Oui, et nous gérons un ciné-club permanent à Bruxelles au rythme de 20 séances par an ainsi qu’à Verviers, pendant les vacances scolaires. Mais nous sommes disponibles pour organiser ce type d’événement dans d’autres lieux de type culturel ou autre.

F.V. Quels sont les derniers événements en lien avec le cinéma qui vous ont le plus réjoui ?

C.I. Tout d’abord, d’un point de vue cinématographique, je me réjouis particulièrement que deux bons films, très actuels et très intéressants, aient été primés aux Magritte du Cinéma. Premièrement, le film « Un monde » de Laura Wandel qui aborde la problématique du harcèlement scolaire. Deuxièmement le film « Une vie démente » d’Ann Sirot et Raphaël Balboni qui évoque la thématique de l’envie d’enfants et la difficulté à procréer dans la société où nous vivons. Enfin, d’une manière plus générale, je me félicite que certaines salles de cinéma aient eu le courage de rester ouvertes en décembre dernier malgré les décisions du Codeco. C’était une fermeture injuste car tout était mis en place pour respecter les normes sanitaires. Ce geste de résistance était primordial pour ce secteur culturel.

F.V. Précisément, vous arrive-t-il de collaborer avec le secteur des bibliothèques ?

C.I. Oui, bien entendu et les expériences que nous avons vécues étaient très enrichissantes car on se rend compte de l’apport positif des bibliothécaires dans le débat et ce, dans une perspective de complémentarité par rapport à nous. De plus, les références aux ouvrages qu’ils partagent bien souvent viennent apporter une assise constructive au cœur des débats. Concrètement, nous avons besoin d’une salle occultée et, bien entendu, de quoi accueillir le public. Mais l’on peut venir avec notre écran de 3m50 ou de 2m de large en fonction de la grandeur de la salle ainsi qu’avec le système de projection, le système son et les micros pour les questions-réponses…

F.V. Audio-visuel et livres : deux outils complémentaires ?

C.I. Oui, cela me semble évident même si, pour certains jeunes, notre outil est vécu parfois comme plus facile d’accès, voire plus séduisant car l’audio-visuel fait davantage partie de leur univers. C’est alors que le relais par les bibliothécaires est primordial car, après avoir suscité l’étincelle, je suis persuadé que l’on peut plus facilement faire naître l’envie de lire auprès du public adolescent. Pour moi, la lecture reste essentielle et constitue un formidable vecteur d’autonomie.

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Les coups de cœur artistiques de Christophe Istace