FIBBC et 100 ans des bibliothèques publiques

Publié le 10 octobre, par Sylvie Hendrickx


A l’occasion de cet événement fêté le 17 octobre 2021 dans de nombreuses bibliothèques en FWB, plusieurs représentants de l’Assemblée Générale et des bibliothécaires de la fibbc ont accepté de se pencher sur ce sujet et de nous livrer leurs réflexions. Quel sens donner aujourd’hui à cet anniversaire ? Quelles sont les avancées majeures, les points névralgiques et les défis à relever pour l’avenir ?

Guy Marchal, secrétaire général de la fibbc et bibliothécaire responsable du Centre Multimédia Don Bosco à Liège

De tous temps, des bibliothèques ont permis un accès - certes limité - à la culture. 1921 marque une étape importante : la notion de bibliothèque "publique" prend tout son sens. La bibliothèque se démocratise et le public est pris en considération. Bien des étapes ont été franchies depuis lors, et de nouvelles initiatives ont grandi (introduction d’Internet et du numérique, du jeu et du jeu vidéo, de formations au français, à la citoyenneté, lancement de ‘grainothèques’ …) : il n’est pas vain de mettre en exergue ces avancées à travers la célébration du centenaire, le 17 octobre.

Un ‘Réseau unique’ s’est construit ces dernières décennies, incluant (non sans résistances) des entités bibliothéconomiques de tailles et d’options diverses dans la grande majorité des villes et communes de Belgique francophone. La bibliothèque ‘Centre Multimédia Don Bosco’, une a s b l (donc un opérateur de droit privé, mais à vocation publique) y tient pleinement sa place.

Concernant les avancées majeures et ce, sans plaidoyer pro domo, il nous paraît approprié et heureux qu’une fédération regroupant à la fois des bibliothèques (des pouvoirs organisateurs) et des bibliothécaires (au sens large du mot), qu’elle associe, soit présente et reconnue dans ce paysage en mutation quasi permanente.
Défendre, maintenir et développer une offre auprès des publics est une tâche que la fibbc assume avec conviction, constance et combativité.

Un point névralgique concerne la cessation d’activités de trop de bibliothèques, ce dernier demi-siècle notamment : que ce soit pour des raisons de trésorerie (le plus souvent), à cause de l’état des bâtiments ou, parfois, faute de personnes compétentes prêtes à s’investir sur le long terme. Le sort des bibliothèques ‘de conservation et d’archives’ et leur apport au Réseau est également une double question qui n’a pas encore trouvé de réponses satisfaisantes.

Enfin, mon souhait le plus déterminant pour l’avenir serait la pérennisation dans le déploiement. Désormais - et cela est positif - liées aux partenaires de ‘l’Action territoriale’, les bibliothèques publiques (de droit privé et de droit public) multiplient leurs activités, leur présence aux quatre coins des villages et des cités et s’investissent dans de larges (et à taille très humaine) projets, à l’image de la société d’aujourd’hui et de demain.
Cela ne peut être réalistement conduit sans un investissement budgétaire des pouvoirs publics. À l’heure où les crises sanitaires et climatiques entre autres nécessitent des dépenses majeures, la culture et l’accès du plus grand nombre à la lecture, si importants en démocratie, ne pourront être poursuivis et implémentés avec discernement qu’avec des moyens financiers à la hauteur des exigences auxquelles nos bibliothèques et celles et ceux qui les animent et les organisent répondent. Rendez-vous dans 100 ans !

Freddy Renier, administrateur de la fibbc et inspecteur émérite

100 ans de règlementation sur les bibliothèques, et demain ?

Depuis 100 ans, et au fil des législations de ‘21, de ‘78, de 2009, on en a entendu des dénominations : bibliothèques, grande importance, degré moyen, locale, principale, centrale. On parle ensuite d’opérateurs du Réseau public de la lecture avec divers opérateurs directs, diverses sortes de bibliothèques, locale, locale avec collection encyclopédique, itinérante, spéciale, sans oublier les ex-centrales devant devenir des opérateurs d’appui. N’oublions pas qu’une même institution peut cumuler plusieurs fonctions. Bref, la simplicité même. Heureusement il y a aussi l’existence d’organisations représentatives agréées de bibliothécaires et de bibliothèques.

On nous a dit que l’évolution était source de développement. C’est la réalité. Mais on ne nous a pas dit que cette organisation était d’une simplicité parfaite et qu’on allait s’y retrouver facilement ; heureusement car ce n’est vraiment pas le cas.

Quant aux missions, elles sont centrées sur le prêt de livres et autres médias sans oublier le numérique et l’animation sous ses multiples facettes qui sont réalités sur le terrain : lieux de vie, d’animation, de rencontres, de résiliences, d’accueil, d’écoute, d’échanges, pour toutes les générations et populations.

Mais quid du financement de tout cela ?

Oh, la vilaine question ! Il n’est pas encore entièrement assuré tel qu’il était annoncé. Il n’est pas indexé et qui plus est le nombre d’emploi est calculé de manière curieuse car le nombre d’emplois subventionnés ne correspond à aucune logique liée à l’animation, aux prestations nombreuses et multiples, aux besoins de professionnels de multiples formations, d’une population visée etc.

Non, ne cherchez pas la logique. Elle n’existe pas. Elle n’est liée qu’au passé. Il fallait une répartition qui permettait à chaque institution de garder les emplois qu’elle avait sous le décret de ‘78.

On peut donc se demander ce que sera demain ?

Va-t-on oser mettre les choses à plat ?

Va-t-on oser dire que, s’il faut des bibliothécaires, ce seul professionnel ne peut pas tout.

Va-t-on oser acter qu’exiger un même nombre d’heures d’ouverture dans une petite commune ou une commune moyenne n’a pas de sens. Idem quand on a un seul site ou qu’on est une institution multi-sites ?

Va-t-on oser reconnaître des activités dans d’autres secteurs à décrets spécifiques comme on le fait pour les centres culturels, et les financer complémentairement sur les crédits de ces secteurs ?

Va-t-on oser indexer les montants des subventions de fonctionnement qui stagnent depuis 2009 ?

Va-t-on oser s’intéresser aux missions de gestion du patrimoine, des archives, de l’histoire locale, des documents historiques du passé ?

Va-t-on oser simplifier les critères de reconnaissance et remettre en cause des plans quinquennaux de développement qui font les nuits blanches des responsables de terrain, qui sont des acteurs et non des rédacteurs de littératures ubuesques ?

Courage, il y a du boulot pour demain !

Barbara Holt, bibliothécaire responsable de la Bibliothèque publique de Florenville

100 ans de liens durables

« Béni soit Monsieur Destrée car ouvrir une bibliothèque, c’est permettre la réalisation du principe d’égalité, c’est rendre accessible des lectures qui enrichissent notre quotidien et, parfois, nous permettent de continuer à Vivre, Vivre avec un grand V », nous écrit tout récemment Claire, une lectrice, dans le cadre de notre appel à témoignages à l’occasion des 100 ans des bibliothèques publiques.

J’ignore si Jules Destrée a été béni… Toutefois, ce témoignage est significatif de l’intention majeure des bibliothèques publiques depuis leur création : partager, avec le plus grand nombre, la force que la lecture peut apporter en termes d’information, de réflexion, de détente, de développement d’une pensée personnelle, critique, créative… Une superbe intention, un objectif ambitieux et un défi toujours d’actualité !

Si les bibliothèques sont devenues des lieux de vie, de ressources et d’échanges – et cela s’est clairement montré dernièrement lors de la pandémie – elles sont encore souvent confrontées à la question des publics : qui vient majoritairement dans les bibliothèques ? Qui n’y vient pas ? Pourquoi ? Les bibliothèques sont-elles réellement inclusives ? Les problématiques de l’illettrisme et de la fracture numérique, les fractures sociales, économiques et culturelles représentent des enjeux majeurs que le secteur ne peut ignorer : les bibliothèques publiques ont leur rôle à jouer en établissant les liens de confiance et les collaborations les plus larges avec « le monde extérieur ».

Grâce au décret, grâce au renforcement des partenariats et des subventions, nous pourrons de plus en plus travailler à établir ces liens, à percevoir les besoins et à répondre aux attentes de publics élargis tout en favorisant l’insertion et la participation citoyenne.

Si les tensions inhérentes aux diverses images de la profession, l’absence actuelle de cadre contraignant et la tendance forte au pragmatisme peuvent représenter des écueils, le monde change. Poursuivons notre transformation centenaire. Interrogeons les objectifs et les résultats. Soucions-nous d’une analyse des impacts. La grande liberté du décret permet heureusement les initiatives les plus riches et les essais-erreurs ; elle pourrait aussi conduire à ne pas interroger suffisamment les choix et les échecs, ce qui ne favorisera pas le développement réel de l’accès à la lecture.

La bibliothèque comme la lecture ne sont ni des fins en elles-mêmes ni des buts ultimes : elles sont des outils au service de l’épanouissement individuel et collectif au sein d’une société et d’un monde aujourd’hui en profonde mutation. N’est-ce pas là en fin de compte l’intérêt et le défi de cette profession ?

Nathalie Lalune et Jérémie Piscicelli, bibliothécaires à la Bibliothèque du Séminaire de Liège

Bibliothèque publique ne signifie pas forcément bibliothèque tous publics. Les bibliothèques spécialisées attirent un lectorat plus restreint qu’une bibliothèque qu’on qualifierait de grand public. Elles sont toutefois librement accessibles à toute personne s’intéressant à leur domaine de prédilection, quels que soient ses moyens, et c’est là toute la nuance qu’apporte la Lecture publique depuis un siècle.

La Bibliothèque du Séminaire en est un bon exemple. Historiquement spécialisée en sciences religieuses, néanmoins riche également d’un très important fonds d’histoire et d’histoire de l’art, héritière en outre d’une superbe collection historique composée de manuscrits médiévaux et d’imprimés anciens (dont certains précieux, rares, voire uniques au monde) couvrant tous les domaines, elle est pourtant loin d’être une niche réservée aux théologiens, enseignants et autres chercheurs. On y rencontre aussi des classes venues profiter d’une animation, des étudiants à la recherche d’un lieu de travail paisible ou des personnes souhaitant jouir de moyens informatiques, voire tout simplement de la sérénité du lieu – comme dans toute autre bibliothèque publique.

C’est un grand défi que de rester en phase avec le monde et la mutation culturelle et technologique. Il s’agit de garder et accroître son ouverture au plus grand nombre, de démocratiser et faire œuvre de vulgarisation, de diversifier ses activités tout en conservant son identité et en maintenant son exigence, de démontrer enfin sa complémentarité avec cette « bibliothèque d’informations » qu’est Internet, immédiate et éclectique mais où, non, tout ne se trouve pas en un clic.

Bibliothèque « à l’ancienne », dotée de l’aura particulière de ses locaux et des livres anciens qui s’y trouvent, lieu de mémoire, de conservation et de transmission, la Bibliothèque du Séminaire tient à participer à l’effort de démocratisation et de dépoussiérage de l’éducation et de la culture publique : non seulement les supports se diversifient et se modernisent (catalogue informatisé, DVD, jeux, EPN, ressources pédagogiques, numérisation des livres anciens, site Internet, réseaux sociaux), mais une plus grande accessibilité à ce que l’on croit réservé aux spécialistes est offerte. Les animations autour du manuscrit et du livre ancien, par exemple, attirent de nombreuses classes, permettant ce qui était impensable naguère encore : les enfants entrent dans la bibliothèque pour toucher, de très près, des ouvrages historiques exceptionnels du regard. Lorsqu’ils découvrent avec fascination les conditions de leur fabrication, de leur conservation, de leur lecture même (car encore faut-il pouvoir les déchiffrer !), leurs questions et leurs réflexions sont nombreuses et riches. Ils prennent conscience de la difficulté de transmission des connaissances au cours de l’histoire, et donc de leur valeur.

Le rôle à la fois de lieu d’accueil, de passeur de savoirs et de médiateur culturel, qui est celui de la Lecture publique (ou ne devrions-nous pas parler de « culture publique » ?), prend alors tout son sens et ne demande qu’à se faire connaître et à se développer davantage.