Rencontre avec Fleur Hopkins-Loféron, chercheuse indépendante spécialisée en culture populaire

Publié le 13 juillet, par Chloé Geron


Paralittérature et féminisme

 

Historienne des arts, rédactrice culturelle et essayiste, Fleur Hopkins-Loféron s’intéresse en particulier à l’étude des marges culturelles : science-fiction, merveilleux-scientifique, gothique, body horror… Dans Dark romance : guide amoureux, elle recontextualise et analyse contenu, tropes et communautés de lectrices. Le tout est accompagné de nombreux exemples précis, d’un glossaire de référence et d’une importante bibliographie. À l’occasion de la parution de ce rigoureux essai engagé et féministe, elle nous partage les grands enjeux de la défense du genre.

 

C.G. Dans vos recherches, vous explorez des formes d’imaginaires à la marge et offrez un regard transversal sur les liens entre les arts visuels comme le cinéma, les mangas ou la BD et la littérature en général. Dans votre dernier livre paru aux éditions Goater, vous poursuivez avec un genre qui fait couler beaucoup d’encre, la dark romance.

F.H.-L. Je consacre mon temps à l’étude des marges culturelles et des productions déclassées, de la science-fiction à l’horreur, en passant par la romance. Travailler sur la dark romance était autant pour moi une façon de replacer ce phénomène dans le champ plus large de la romance, longtemps méprisée par le grand public et les institutions de légitimation, que d’offrir un regard dépassionné sur un genre entouré de nombreux fantasmes. Comme les jeux vidéo, les mangas ou la musique métal, la dark romance est victime d’un vent de « panique morale », qui l’accuse d’être dangereuse ou immorale, du fait qu’elle est consommée par des femmes, qui plus est jeunes.
 

C.G. La romance sentimentale contemporaine s’inscrit dans une très longue tradition littéraire au sein de laquelle la dark romance est un genre parmi tant d’autres. Comment définissez-vous ce dernier ?

F.H.-L. La dark romance est une forme ancienne, bien que l’appellation apparaisse aux États-Unis dans les années 2010. Elle s’inscrit aujourd’hui dans un moment de revitalisation de la romance sentimentale qui se décline en nombreux sous-genres, de la romantasy, à la rom-com en passant par la mafia romance. Pour faire simple, je définirais la dark romance comme des histoires d’amour écrites par des femmes pour des femmes. Elles sont souvent tortueuses et intenses, et se déroulent dans des univers sombres ou hors normes. Dans ce cadre, les personnages repoussent tabous, morale et interdits.
 

C.G. Qu’est-ce qui vous a mené vers ce type de littérature et quels buts poursuiviez-vous avec l’écriture de votre guide amoureux ?

F.H.-L. Je n’ai jamais été une lectrice assidue de romance et je dirais même que j’avais quelques à priori contre le genre, que j’associais à Harlequin ou à Nous Deux. J’ai commencé à changer de regard il y a deux ans, quand je suis tombée sur des articles à charge contre la dark romance : selon ses détracteurs, elle romantiserait la violence et banaliserait les relations toxiques. J’ai voulu vérifier la véracité de cette accusation en faisant un travail de fond, qui se pencherait véritablement sur le contenu de ces romans et leurs communautés de lectrices. Rapidement, le guide s’est transformé en autre chose. Un pamphlet féministe, si j’ose dire. À la lecture monomaniaque de ces textes, il apparaissait clairement qu’ils sont pour beaucoup féministes et conscientisés, utilisant la romance comme un espace où questionner, voire disputer, l’hétéropatriarcat.
 

C.G. Genre paralittéraire écrit et lu majoritairement par des femmes, la dark romance écope d’une double stigmatisation sociale. Mais elle propose, selon vous, des récits féministes émancipateurs, un « feminist gaze » engagé et participe d’une forme de « contre-culture du féminicide ». De quelle manière ?

F.H.-L. C’est un aspect systématiquement laissé de côté par les opposants à la dark romance : le genre permet d’interroger le vécu féminin et se propose même comme un compagnon de route des luttes féministes contemporaines en dénonçant sans détour les violences sexistes et sexuelles. C’est le cas du roman Memento mori de Lily Degaigne et Eny Heli, inspiré de l’affaire Harvey Weinstein. Il propose de sortir de l’accusation de sensiblerie ou d’hystérisation féminine pour plutôt légitimer la colère qui gronde, impensé féminin.
 

C.G. Cette littérature considérée comme extrêmement violente par les médias est en réalité le miroir de notre société qui permet ainsi d’interroger les normes patriarcales et les dogmatismes de celle-ci, ainsi que des concepts peu abordés en romance traditionnelle comme le consentement…

F.H.-L. La dark romance est moins édulcorée qu’on ne le croit et prend souvent pour points de départ des situations féminines réelles comme la pression à la minceur, le poids de la charge procréative ou la menace de l’agression sexuelle. Parce qu’il s’agit de sujets difficiles, les autrices passent un pacte de confiance avec leurs lectrices. Elles développent des éléments paratextuels comme une signalétique appropriée ou encore des avertissements. Par ailleurs, le genre participe d’un débat contemporain sur les expressions variées du consentement. C’est l’écriture maladroite de certaines scènes, notamment dans L’Ombre d’Adeline de H. D. Carlton, qui a pu faire croire que la dark romance participait de la culture du viol. Bien au contraire, le consentement est au cœur de toutes les intrigues. Quand le doute existe sur sa nature (donné ou bafoué), les personnages en rediscutent plus tard dans le roman, tout comme les lectrices, extrêmement soucieuses de ce qu’on raconte des corps et de la psyché féminine ainsi que de leurs droits.
 

C.G. La panique morale qui touche au succès du genre est révélatrice, selon vous, d’une mauvaise interprétation des nouvelles pratiques de lecture, mais également d’écriture. Autrices et lectrices utilisent un langage avec ses propres codes et des espaces où elles développent de véritables compétences médiatiques. Leurs critiques en ligne influencent même les ventes en librairie…

F.H.-L. Booktok ou Bookstagram sont devenus des agoras pour la littérature contemporaine où les lectrices se font prescriptrices des tendances et succès, mais aussi expertes par leur connaissance encyclopédique du champ. Emma Bardiau, Azra Reed, et bien d’autres ont publié sur Wattpad ou Archive of Our Own, chapitre par chapitre. Elles réunissent autour d’elles des communautés fidèles en empruntant ce format du roman-feuilleton. Et c’est aussi caractéristique la manière dont beaucoup de lectrices deviennent autrices à leur tour et réinvestissent les codes de la romance sentimentale contemporaine, qui se pense aujourd’hui comme un macro-texte, dont les conventions, tropes et motifs sont sans cesse réinventés.
 

C.G. Et concernant les groupes Reddit ou Facebook ?

F.H.-L. Ce sont des « safe places » de recommandations, où juger son prochain est formellement interdit. Ces clubs de lecture digitaux sont aussi des espaces militants de reconquête des imaginaires féminins et féministes où les amatrices parlent d’infertilité, de rupture amoureuse ou encore de traumatismes, dans la plus grande des bienveillances.
 

C.G. La dark romance est également le terrain privilégié d’expérimentation du développement psychologique des personnages et plus largement de questionnements philosophiques et moraux. Elle propose la plupart du temps, contre toute attente, un message d’espoir final, un happy end…

F.H.-L. La dark romance ne rompt pas totalement avec le mythe du prince charmant et de l’amour fou, sinon que ce prince n’hésite pas à mettre à feu et à sang le monde pour la femme qu’il aime. Toutes les dark romances ou presque se finissent bien : l’amour triomphe mais l’ordre n’est restauré qu’en apparence car nos personnages ont la possibilité de rester dans l’illégalité et l’interdit. Si certaines dark romances imaginent que leurs fins heureuses riment avec maternité et vie rangée, beaucoup alimentent un scénario disruptif, où la femme peut échapper aux attentes de la société pour préférer devenir tueuse à gages ou encore cheville ouvrière des activités illégales de son compagnon. Certains romans laissent même la possibilité à leurs lectrices, à travers une fin alternative, de décider si la cavale des héros s’arrête ici… ou si l’amour échappe à toutes les conventions.
 

C.G. On observe une importante diversité fictionnelle qui tient autant de différences culturelles que de spécificités locales. L’offre est calibrée et répond à des conventions scénaristiques et narratives à la manière des films d’action ou d’horreur…

F.H.-L. En effet, le manque d’originalité apparent de la dark romance, qui multiplie les personnages de garçons ténébreux ou bien le coup de foudre entre deux personnages que tout oppose, fait partie d’un phénomène de reconnaissance pour le consommateur. Ces tropes, schémas narratifs récurrents, font partie du pacte de confiance avec les lectrices, passées expertes de ces codes. On leur propose de choisir, en toute conscience et en toute sécurité grâce aux avertissements, les œuvres en fonction de leurs goûts et sans perdre de temps devant l’abondance. Il participe aussi d’un défi répété pour les autrices, qui cherchent à renouveler des situations ou intrigues que la lectrice pensait déjà connaître.
 

C.G. Dans votre guide, vous proposez des fiches de lecture et ouvrez la possibilité que les dark romances puissent spécifiquement devenir de véritables outils de médiation et de prévention, portant déjà en elles de nombreuses pistes comme la présence de triggers warning… Quel rôle les bibliothèques peuvent-elles jouer dans cet accompagnement ?

F.H.-L. Nombreuses sont les lectrices à avoir témoigné du fait qu’elles se sont remises à la lecture, voire à l’écriture, à travers leur découverte de la romance. Les professionnels du livre ont une occasion inespérée de consolider ce lien de confiance restauré avec la lecture, trop souvent associée à une pratique scolaire, en refusant de moraliser ou d’interdire la dark romance. Je préconise plutôt de dialoguer avec la lectrice, de montrer de la curiosité envers le genre, qui se présente sous des nuances très variées, du soft au hard. En ce qui concerne les mineures spécifiquement, aucune législation n’interdit le prêt. Il est néanmoins possible de se rapporter aux avertissements et à la signalétique, qui figurent à titre indicatif (« public averti », « -18 ans »), pour alimenter le dialogue et surtout d’avoir une propre « liste de secours » vers laquelle orienter le public.

C.G. Votre prochain ouvrage défend une autre forme de lecture marginalisée consommée par les plus jeunes…

F.H.-L. Mon prochain essai, Destination Frissons, à paraître en 2027 s’intéresse aux produits culturels relevant de l’horreur et de l’épouvante, spécifiquement destinés aux enfants et adolescents, depuis les années 1980. Il s’agit d’abord de retracer l’historiographie du sujet, alors que les années 1990 ont été un moment de vitalité sans pareil chez les éditeurs francophones et à la télévision. Mais il convient aussi de s’interroger sur ce qui attire tant les jeunes vers l’horreur et comment elle accompagne les étapes et moments de leur vie : le divorce de leurs parents, le harcèlement scolaire, les premiers émois amoureux ou la puberté.
 

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Fleur Hopkins-Loféron
Dark romance : guide amoureux

édition Goater, 2026

 

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Les coups de cœur artistiques de Fleur Hopkins-Loféron