Rencontre avec Bruno Humbeeck, psychopédagogue et directeur de recherche à l’UMons

Publié le 19 janvier, par Sylvie Hendrickx


Déconnexion et émerveillement

 

À l’occasion de la sortie de Moins d’écrans, plus de liens, nous avons rencontré Bruno Humbeeck, psychopédagogue et directeur de recherche au sein du service des Sciences de la famille de l’UMons. Auteur prolifique, il nous dévoile la ligne directrice de sa démarche : transmettre et vulgariser les connaissances scientifiques et pédagogiques nécessaires pour cultiver lucidité numérique, résilience et émerveillement dans notre société en mutation.

 

S.H. Paru en septembre dernier chez Racine, votre ouvrage Moins d’écrans, plus de liens prône l’enjeu majeur d’une déconnexion « en famille et en douceur ». Qu’entendez-vous par là ?

B.H. L’ultraconnexion est loin de toucher uniquement la jeune génération. C’est en réalité un phénomène familial lié à l’évolution des écrans devenus portables et multifonctionnels par le biais des smartphones. L’attention humaine s’est alors muée en véritable objet commercial. Mon livre donne des clés pour mieux comprendre et contrôler nos mécanismes d’attention, bien connus aujourd’hui sur le plan cérébral. L’enjeu, c’est d’acquérir plus de lucidité numérique pour apaiser nos rapports aux écrans et vivre dans ce monde connecté sans s’y sentir soumis.
 

S.H. Votre titre rappelle évidemment le slogan de la simplicité volontaire, « Moins de biens, plus de liens ¹ » , est-ce un écho intentionnel ?

B.H. En effet, le vrai principe est de l’ordre du retrait par rapport à une croissance continue et permanente. Je pense qu’il ne faut pas se battre contre les connexions numériques pour le plaisir mais bien parce que cela permet d’autres reconnexions plus essentielles : au vivant, aux autres et à soi-même. Les Japonais, par exemple, prescrivent des bains de forêt qui, en l’absence de smartphone, permettent un vagabondage mental particulièrement propice au ressourcement cérébral.
 

S.H. Cette reconnexion à la nature est également propice à l’émerveillement, un autre enjeu majeur pour vous !

B.H. Tout à fait, vous pointez là une continuité dans mes derniers livres. Après avoir publié La violence au jour le jour (Genèse éditions, 2024), qui se veut très lucide quant à la montée de la violence dans notre société, écrire Éduquer à l’émerveillement (Racine, 2024) s’imposait. Si nourrir l’anxiété est inévitable dans notre société, il importe de cultiver, en parallèle, cette aptitude trop souvent tombée en désuétude dans nos manières de fonctionner. Les enfants naissent avec la capacité d’émerveillement. C’est elle qui va leur donner l’envie de grandir. Il est important, au long de sa vie, d’entretenir ou de retrouver cet élan vital.
 

S.H. Et les écrans, selon vous, ne participent pas à cultiver cette aptitude.

B.H. En effet, cela ne peut passer que par la déconnexion. Les écrans sont de très bons médias de fascination mais absolument pas d’émerveillement car ils ne permettent pas, par exemple, la contemplation, au contraire de la nature ou des œuvres d’art. L’émerveillement requiert notamment de prendre le temps et de se reconnecter à nos émotions. S’extraire du monde, poser un regard sur lui tout en y participant, c’est ce qu’offrent par exemple la lecture et l’écriture.
 

S.H. De ce point de vue, les bibliothèques publiques semblent des alliées de choix. Qu’en pensez-vous ?

B.H. Tout à fait. C’est pourquoi j’accepte toujours avec enthousiasme, lorsque c’est possible, des rencontres qui se déroulent en bibliothèque. Ce sont des lieux essentiels car, sans être eux-mêmes déconnectés, ils offrent des espaces de déconnexion et, à travers leurs différentes missions, visent la reconnexion à soi et aux autres par le biais des livres, inépuisables lieux de rencontre.
 

S.H. On vous sent vous-même grand lecteur !

B.H. Je suis un lecteur compulsif. Depuis assez jeune, chaque rentrée littéraire constitue pour moi une boulimie de lecture, jusqu’à un à deux livres par jour. Aux côtés de lectures plus scientifiques, les romans me permettent de me remplir de la couleur du temps. Les journaux vous informent au quotidien mais les romans, eux, vous ouvrent aux existences qui se mènent, en parallèle de la vôtre, dans ce quotidien.
 

S.H. Vous êtes cependant attentif à ne pas diaboliser les écrans et attirez l’attention sur le piège de les opposer aux livres ! Pourquoi ?

B.H. Tout à fait. Chercher à inciter nos enfants à lire en opposant lecture et écran est un combat perdu d’avance. C’est comme mettre en balance un gâteau au chocolat avec une salade. La lecture est un mécanisme sur le plan cérébral beaucoup plus exigeant qui va forcément, au début en tout cas, susciter moins d’appétence que ce que nous proposent les écrans. Aussi, il semble contreproductif de priver les jeunes d’écrans durant leur temps de loisirs, non seulement au vu de la diversité d’usages que ceux-ci permettent mais aussi parce que le loisir implique des choix personnels à respecter. Par contre, la lecture a tout à gagner à intégrer le temps familial. Je plaide notamment pour des temps définis, par exemple durant le weekend, où entre telle et telle heure, toute la famille lit. Il est extrêmement difficile de transmettre le plaisir de lire sans lire soi-même !
 

S.H. Auteur prolifique, vos différents ouvrages traduisent l’urgence de parler d’éducation dans un monde en mutation, à l’instar de votre ouvrage la Génération de verre (Mardaga, 2024). Que signifie cette appellation ?

B.H. Elle renvoie à cette toute jeune génération, les enfants nés à partir de 2010, qui n’a pas connu le monde sans l’omniprésence des écrans. Celle-ci se caractérise par une surexposition, à la fois d’elle-même et aux nouvelles du monde, qui lui confère la transparence et la fragilité du verre. Il était important de rappeler que cette fragilité, liée à une forme d’anxiété exacerbée, est aussi l’indice d’une véritable intelligence face au monde dans lequel nous vivons. L’éducation de cette jeune génération doit tenir compte, sans les déconsidérer, de ces deux indices de fragilité : l’anxiété comme vecteur d’intelligence et de mise en mouvement, et la transparence maitrisée, c’est à-dire la capacité à contrôler sa vie intime : réapprendre la notion de consentement, de droit à l’image et interroger aussi le sharenting, cette pratique parentale qui surexpose la vie de ses enfants sur les réseaux.
 

S.H. On rejoint ici l’enjeu de la déconnexion.

B.H. Tout à fait. Il faut à un moment prendre le contrepied de ce qui nous fragilise et nous met en difficulté, c’est-à-dire cette transparence. L’homme est devenu le seul animal qui n’a plus de zones refuges, d’abris où se soustraire à la violence du monde et à l’injonction à l’extimité permanente.
 

S.H. Paru en juin dernier, votre ouvrage Quelles pédagogies pour mon enfant ? (Mardaga, 2025) questionne précisément l’évolution des pédagogies destinées à cette nouvelle génération.

B.H. Je suis un partisan des pédagogies multivariées. Ce que j’expose en retraçant cette histoire de la pédagogie, c’est qu’il serait une erreur de considérer qu’un courant vaut suffisamment pour exclure les apports de tous les autres. Concernant les écrans, il importe aujourd’hui de permettre à ces différentes pédagogies de les accueillir tout en interdisant l’usage récréatif du smartphone en tant que disrupteur d’attention. L’école est en effet le lieu des écrans prescrits qui sont des facilitateurs de travail. Il faut en apprendre les usages, tout en veillant à renforcer l’esprit critique et le facteur humain, notamment par l’entraide et la collaboration, dans les apprentissages.
 

S.H. Et quel regard portez-vous sur l’IA ?

B.H. Victor Hugo le disait déjà, et mieux que moi : toute innovation technologique est une roue avec une double face, l’une qui fait avancer les choses, l’autre qui broie les gens. Il faut donc permettre ces évolutions tout en veillant aux gardes fous qui évitent d’être broyé. L’Intelligence Artificielle est fabuleuse puisqu’elle permet à chacun d’être accompagné d’une secrétaire de très grande qualité, capable de synthèse, d’information… Mais si vous pensez que l’intelligence artificielle va penser à votre place, vous vous trompez. Son appellation, selon moi, est mal choisie : c’est un « support d’intelligence humaine ». Envisagée de cette façon, elle ouvre de nombreuses portes.
 

S.H. Votre travail témoigne lui aussi de portes d’entrée multiples pour nourrir notre réflexion, comme l’illustre votre dernier livre Walt Disney pédagogue, paru en ce mois de novembre chez Mardaga. Quelle en est l’approche ?

B.H. Cela fait vingt ans que je me passionne pour l’univers de Walt Disney et que je prépare ce livre qui explore les apports pédagogiques de ses dessins animés. Bien au-delà des stéréotypes, ceux-ci mettent, par exemple, remarquablement en avant les caractéristiques humaines qui permettent de dépasser les difficultés. Cette dimension, parmi d’autres, m’intéresse particulièrement et constitue l’objet de mon prochain livre, Éduquer à la résilience, à paraître lui aussi chez Mardaga.
 

S.H. De quoi s’agit-il ?

B.H. J’y analyse les mécanismes aux fondements d’une pédagogie de la résilience, comme l’optimisme intelligent, la stabilité de l’estime de soi plutôt qu’une haute estime de soi,… Contrairement à la pédagogie positive, qui donne l’illusion que l’enfant doit être dans la joie continue, celle de la résilience concourt, tout comme la pédagogie de l’émerveillement et l’enjeu de la déconnexion, à préparer nos enfants à mieux surmonter les inévitables aléas de la vie.
 
 

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¹ Emeline de Bouver, Moins de biens, plus de liens, Couleur Livres, 2009.

 

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Les coups de cœur artistiques de Bruno Humbeeck

  • Un livre ?
    L’idiot de Dostoïevski, 1874. Je l’ai lu à 13 ans, avec cette phrase extraordinaire : « La beauté sauvera le monde. » Je ne suis jamais revenu de cette lecture.
  • Un film ?
    Dis-moi pourquoi ces choses sont si belles ? de la réalisatrice québécoise Lyne Charlebois, 2023. J’en retiens cette phrase essentielle : « Pour aimer la vie, il faut juste ne jamais se laisser gagner par l’incuriosité. »
  • Une musique ?
    Let it be des Beatles des Beatles, 1970. L’écouter constitue toujours une éclaircie dans mon paysage sonore.
  • Une œuvre d’art ?
    La vue de Delf, 1661. Ma peinture préférée parce que le temps s’arrête.