Publié le 19 janvier, par
Au cœur du quartier Saint-Léonard à Liège rayonne La Grande Ourse, librairie indépendante et chaleureuse qui, depuis cinq ans, développe un projet atypique et ambitieux : revaloriser l’image graphique comme support de lecture et d’émotions, pour tous les âges. Son appellation, clin d’œil à la fois à sa localisation dans le quartier nord et aux origines norvégiennes de sa fondatrice, Claire Nanty, symbolise bien la philosophie du lieu : un espace d’orientation et de médiation au cœur de la foisonnante production jeunesse, mais aussi — dans une moindre mesure — ado et adulte, au moyen d’une sélection résolument centrée sur l’image.
Pour défendre cette ligne exigeante, un trio d’indépendants complémentaires unit ses pratiques et ses regards nourris à de multiples sources. À commencer par Claire Nanty qui, en plus de la gestion de la librairie, travaille à mi-temps aux Ateliers du Texte et de l’Image (ATI), asbl liégeoise qui anime le Fonds Michel Defourny — une collection exceptionnelle de livres jeunesse. Elle est épaulée par Pierre-Nicolas Bourcier qui travaille également dans le secteur de la santé mental au sein de l’asbl Revers et Isabelle Schoonmaker, investie en parallèle dans l’asbl Boucle d’Or dédiée à la promotion du livre et de la lecture auprès des tout-petits.
Cette diversité d’expériences oriente la sélection éclectique du lieu. Sur 60 m², une large place est accordée aux albums jeunesse, avec une attention particulière pour les 0-3 ans. Un rayon patrimonial témoigne également d’une réflexion liée à sa transmission. « C’est important pour nous de proposer, aux côtés des albums récents, des ouvrages jalons ou visionnaires comme, par exemple, Macao et Cosmage d’Edy Legrand. Publié en 1919 et réédité chez Circonflexe, celui-ci explore déjà l’écologie et la colonisation. » Adolescents et adultes y trouvent aussi leur place avec un pôle bande dessinée riche en romans graphiques, et un rayon roman à tonalité féministe, nordique ou en lien avec des évocations de l’enfance.
Une triple ligne directrice façonne cette orientation. Tout d’abord, proposer un regard renouvelé sur l’image dans une société saturée d’écrans et de flux visuels : « Dans ce contexte, il nous importe de mettre en avant la diversité et la richesse de la création graphique contemporaine, souvent méconnue du grand public », souligne Claire Nanty.
Ensuite, revaloriser le plaisir de lire par l’image, de l’enfance jusqu’à l’âge adulte. « On admet communément que certains bébés sont plus visuels ou kinésiques et viennent au goût de la lecture par l’image ou par le toucher. Pourquoi en grandissant, cela devrait-il être différent ou devenir stigmatisant ? Votre ado ne lit que des BD ou des mangas ? Ce n’est pas grave, il lit de l’image ! »
Enfin, l’équipe revendique l’image positive et non invasive, à l’opposé de certaines images médiatiques. « Entretenir chez l’enfant comme chez l’adulte une forme d’émerveillement et de curiosité, voilà l’essentiel. Que celle-ci passe par le livre ou d’autres médias, comme la peinture ou les jeux vidéo, peu importe, l’important c’est qu’elle demeure. »
La librairie bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance affirmée et fournit bibliothèques et crèches de la ville. À rebours des modèles d’expansion, elle veille toutefois à préserver son échelle humaine et maintient un taux de retour en dessous de 10 %. Chaque titre est choisi avec soin, sans rencontrer les représentants commerciaux. « Il ne s’agit pas d’une grève des offices ponctuelle mais d’une politique constante d’achat raisonné. Elle nous permet de consacrer du temps pour nous nourrir ailleurs, par exemple à la biennale des illustrateurs à Moulins ou à la foire du livre pour enfants de Bologne. »
Cette gestion, conjuguée aux autres activités de l’équipe, l’a contrainte cependant à mettre entre parenthèses certains projets, notamment les formations données depuis plusieurs années aux bibliothécaires via le catalogue du Service général de l’action territoriale de la FWB. ¹ « Nous espérons bien entendu retrouver du temps pour ces formations qui sont pour nous une autre façon de valoriser et explorer les albums. »
En attendant, le lieu continue de vibrer au rythme d’une programmation dense et variée : expositions, lectures pour les tout-petits, ateliers créatifs, rencontres d’auteur·rice·s mais aussi visites de classes de primaire ou des étudiants du supérieur artistique. Autant d’activités, volontiers organisées en synergie avec d’autres acteurs culturels ou associatifs, qui font de La Grande Ourse une librairie ouverte sur le monde mais aussi, de quartier, résolument ancrée sur son territoire. Sensible à la notion de service de proximité et dénuée de tout caractère élitiste, la librairie veille également à satisfaire toutes les commandes clients, que celles-ci soient en lien ou non avec les orientations de son fonds. Un sens de l’accueil qui se traduit aussi dans l’atmosphère chaleureuse du lieu, avec son parquet massif qui invite les enfants à s’installer et le choix de meubles d’artisans, faits sur mesure à hauteur d’enfants. « Là aussi, notre inspiration vient des pays du Nord où culturellement le rapport à l’enfant et sa place dans l’espace public est différente, plus accueillante naturellement. » Ainsi, à travers le livre, l’image et l’expression, Claire Nanty et son équipe continuent de tracer à La Grande Ourse un chemin enthousiasmant et singulier : celui d’une constellation vouée à la curiosité et à la découverte graphique où chaque visiteur, petit ou grand, est invité à dénicher son propre nord.
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