Publié le 19 janvier, par
La Belgique est reconnue aujourd’hui comme le carrefour du marché de l’art européen ¹,pourtant, dans une société de l’image générée de plus en plus par des IA proposant des produits personnalisés, mais aux tendances à l’uniformisation de représentations stéréotypées, la défense de la création humaine et de visions plurielles sensibles devient presque une démarche militante. Dans cette perspective, comment faire en sorte que l’art « certifié humain » rencontre les citoyen·nes et soit placé à la portée de toutes et tous ? En novembre dernier, nous avons remonté la piste de l’initiative du Centre de ressources du B3 jusqu’à son Artothèque qui a soufflé sa 10e bougie en 2024. Au cœur de la Cité Ardente, dans le quartier rénové de Bavière, à quelques pas du Manège Fonck, haut lieu consacré aux arts de la scène, et non loin d’écoles et d’académies d’art, l’imposant édifice trône sur sa place dégagée et sa considérable enceinte tout en vitres transperce le ciel gris de ce jour automnal.
Dans le domaine de la lecture publique, il est communément admis et depuis longtemps que livre et art se mêlent très régulièrement. Outre les ouvrages d’Histoire de référence présents dans les collections des bibliothèques, certains établissements proposent, ponctuellement ou de manière plus régulière, des expositions. À l’image de l’initiative de la bibliothèque de Lasne et sa Bib’Art Galerie, à Bruxelles, ou encore la bibliothèque des Prémontrés au Séminaire de Liège ² qui, outre sa collection de près de 2000 livres d’arts, offre aux artistes un espace individuel ou collectif d’expositions mensuelles. La section « art » de la bibliothèque a alors pour vocation de devenir un véritable lieu de culture où des œuvres de qualité (photos, peintures, sculptures, etc.) sont révélées au public dans un lieu de passage fréquenté. Enfin, de manière plus exceptionnelle encore, certaines bibliothèques réservent une partie de leurs rayons aux livres d’artistes, à l’instar de la bibliothèque de Watermael-Boisfort et de son espace dédié CLA (Collection de Livres d’Artistes).
À notre connaissance, la bibliothèque du B3, s’inspirant de modèles français, est le seul établissement de lecture publique, en Belgique francophone, qui allie ces trois orientations et permet le prêt gratuit d’œuvres d’art à ses usager·es. Depuis son emménagement au B3, le Centre de ressources ³ a fait le choix de se déployer en pôles, dans un souci de visibiliser ses collections et d’épouser l’architecture particulière du nouveau bâtiment qui abrite également un FabLab et une pépinière d’entreprises. C’est au sein du Pôle Arts, accompagnée par l’artothécaire elle-même, Pascale Bastin, que nous découvrons l’Artothèque et ses collections d’œuvres d’artistes contemporain·es, principalement originaires de la Province de Liège et de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Au dernier étage, l’espace dédié à ce Pôle s’ouvre sur les rayonnages destinés aux livres d’art. Au centre, un meuble spécifique, sur lequel sont exposées des œuvres de petites dimensions, donne accès aux revues spécialisées empruntables. À gauche, un bureau de conseiller précède le mobilier caractéristique de l’Artothèque : des grilles coulissantes, sur lesquelles sont disposées harmonieusement photographies et estampes. En prolongement, un autre mobilier, constitué de casiers en bois, permet une visibilité et un accès immédiat à d’autres œuvres de toutes dimensions, révélant la richesse et la diversité de la collection. « Enfin, les derniers rayonnages sont consacrés aux livres d’artistes, objets parfois fragiles, précieux et particulièrement atypiques, invitant à la découverte et à la contemplation. »
Tout y est pensé pour que n’importe quel·le usager·e se sente à l’aise de choisir, de changer d’avis et d’emprunter à sa guise une ou deux pièces d’art à la fois. Du papier bulle est à sa disposition et le prêt s’effectue via les bornes, pour une période de 30 jours, comme c’est le cas pour les livres. « L’objectif d’hier comme aujourd’hui est bien de démocratiser l’art, de permettre d’une part que ce dernier entre chez quiconque le désire, peu importe ses moyens ou ses motivations et d’autre part, de valoriser le travail de jeunes artistes encore peu connus. », nous explique Pascale Bastin. Pièce à part et accessible selon un horaire restreint dans l’ancienne implantation, le succès de cette nouvelle disposition au cœur du Centre de ressources est au rendez-vous avec une moyenne doublée de 700 œuvres empruntées par an et un profil d’emprunteur·euse très varié, des étudiant·es aux grands-parents accompagnés parfois de leurs petits-enfants. L’usager·e peut d’ailleurs préparer sa visite en parcourant le catalogue virtuel sur le portail provincial MaBibli ou les classeurs de fiches papier, en finalisation en cette fin d’année 2025. Et le choix est large : les collections de l’Artothèque comptent plus de 500 œuvres qui se complètent chaque année d’une quarantaine de nouvelles acquisitions minutieusement réfléchies et sélectionnées sous l’autorité d’un comité.
Formée en histoire de l’art et forte de ses précédentes expériences professionnelles, notamment son passage au service jeunesse de la Province, Pascale Bastin a repris en main, depuis 2022, la gestion de l’Artothèque et un nouveau comité a été installé pour permettre un renouvellement quinquennal de ses membres, internes et externes, désignés pour leur expertise et leur fonction au sein d’académies, d’écoles d’art, de centres culturels, etc. Lors des réunions biannuelles, sont déterminés les dossiers d’artistes retenus, pour lesquels l’Artothèque dispose d’un budget annuel d’acquisition de 15 000 €. Une attention particulière est portée à la diversification et à l’enrichissement des collections, en termes de couleurs, de thématiques, d’originalité, d’empreinte et d’implication de l’artiste dans son œuvre. « Il faut pouvoir faire la part des choses entre goût personnel, émotions et intérêt pour le public », précise l’artothécaire, qui énumère pour nous les autres critères : qualité technique et artistique, artistes reconnus ou émergents, publications par ces mêmes artistes d’autres œuvres éditées (livres photos ou d’artistes, illustrations d’albums, etc.), format facilement empruntable et tirage multiple. Les photographies et les estampes, perdues ou endommagées, peuvent ainsi être remplacées et tout·e usager·e intéressé·e par un achat définitif peut être mis·e en relation avec l’artiste concerné.
Pascale Bastin assure également une veille des prix au Centre de la Gravure et de l’Image imprimée de La Louvière, à la Biennale de la Photo du Condroz, à la Triennale de la Gravure de Liège et à la Biennale des Images Possibles (BIP) des Chiroux. Elle entend aussi collaborer étroitement avec ses collègues du Centre de ressources, en lien avec les thématiques des pôles, leurs événements (ex. semaine de la BD) et leurs publics (ex. fanzines et œuvres plus humoristiques pour les adolescent·es). Elle est aussi très soucieuse d’étendre les services de lots empruntables aux collectivités, comme c’est déjà le cas avec la commune d’Aubel qui, en 2025, a emprunté des œuvres pour sa bibliothèque et sa maison de repos, dans le cadre de l’exposition itinérante « Le bruit de la couleur », ou encore lors d’un projet collaboratif liégeois, « Tous petits face à l’art », visant les enfants des crèches.
Au B3, l’art n’est pas cloisonné à l’Artothèque ! Au détour d’un angle, nous avons pu voir exposée « La revue secrète » un projet réalisé par des étudiant·es en option design graphique de la HEPL de Seraing ainsi que « Les Nozôtres », une œuvre d’intégration artistique composée de masques et signée par le duo d’artistes liégeois Mon Colonel & Spit. L’objectif est en outre d’ordre scénographique : les autres pôles du Centre de ressources deviennent des vitrines des œuvres de l’Artothèque, pour une période de 4-6 semaines. La promotion de ce dispositif s’étend également au-delà des murs du B3. Par trois fois cette année, l’Artothèque a été exposée : à la Boverie pour « En pistes », au Festival de Liège et au Factory Festival du Manège Fonck.
Ainsi, la fonction d’artothécaire requiert polyvalence et maîtrise de matières diverses, entre les prises de contact et rédaction de dossiers d’artistes, l’organisation des réunions du comité, les rapports au Collège, la coordination du travail des visuels promotionnels, l’encadrement et l’équipement (antivols, code-barres, étiquettes, etc.) ainsi que le suivi pour les réparations et expositions prévues, etc.
Et pour animer toute cette richesse, les projets ne manquent pas. Les interviews d’artistes réalisées pour l’exposition rétrospective des 10 ans et d’autres pourront bientôt être visionnées dans l’espace du pôle. Autre nouveauté, durant la saison 2025-2026, après une année de formation auprès notamment de la Maison de la poésie d’Amay et son CEC plume&pinceau, Pascale Bastin a initié un cycle d’ateliers d’écriture, en lien avec les œuvres de l’Artothèque, qu’elle décline, par thématique, lors de séances mensuelles avec une douzaine de participant·es. Une visite du lieu est organisée, suivie d’une observation libre et de présentations brèves d’œuvres sélectionnées. Chacun·e est ensuite invité·e à plusieurs exercices d’écriture et de partages qui offrent découvertes et moments pour soi en toute bienveillance.
Enfin, comme touche finale à notre tableau, nous rencontrons Michel Julémont, responsable du pôle Arts et de son fonds de livres d’artistes, véritables explorations de ce que peut être un objet-livre et de propositions d’expérience de lecture d’images, formes, couleurs et matériaux. Classé par ordre alphabétique d’éditeur, chaque ouvrage est visible sur le site Mabibli.be où il bénéficie d’un catalogage descriptif spécifique facilitant la médiation. « À terme, une partie de ces documents seront empruntables et la collection servira de point de départ pour expérimenter différentes thématiques et techniques lors d’ateliers. », ajoute encore Michel Julémont.
Nous saluons nos interlocuteurs du jour, rassurée par la certitude que l’art a encore de belles perspectives devant lui, pour les néophytes, comme pour les amateur·rices inconditionnel·les, chacun·e contribuant à sa manière à le faire vivre et faire perdurer cette forme multiculturelle, en bibliothèque ou ailleurs, dans des espaces de rencontres humaines et ancrées indispensables.
² Filiale spécialisée du Centre Multimédia Don Bosco asbl qui fait, comme le B3, partie du Réseau local liégeois de Lecture publique.
³ Anciennement Bibliothèque Chiroux.
Place des Arts 1
4020 Liège
04/279 54 00
centrederessources@leb3.be
Pôle Arts
arts@leb3.be
Artothèque
artotheque@leb3.be
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