Cueillette - En histoire de l’art...

Publié le 19 janvier, par Chloé Geron, Sylvie Hendrickx, Valérie Detry


Maud Martin-Bachy, As-tu déjà vu… ?, Versant Sud Jeunesse, collection « Raconter l’art », 2025

Quelle belle idée et réussite que cet imagier atypique, empli d’humour et de finesse, qui nous invite à revisiter l’histoire de l’art sous un nouveau regard grâce à de petites créatures malicieuses. Ce premier livre de Maud Martin-Bachy, jeune autrice-illustratrice pleine de fraîcheur, est un vrai coup de cœur ! Ces petites créatures sont nées dans un précédent projet, lors de sa dernière année d’illustration à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles où elle a été repérée, très justement, par les éditions Versant Sud Jeunesse. Dans ce projet, ces personnages coquins envahissaient la nouvelle maison d’une petite fille suscitant disparition d’objets et questionnements. S’amusant de ces petits êtres, Maud s’est alors posé une question : et s’ils avaient été là depuis toujours, comment auraient-ils évolués auprès des humains ? Ayant rassemblé une collection d’œuvres d’art, traces de notre histoire, elle a dès lors imaginé de drôles de situations que ses personnages ont vécu, au travers de plusieurs tableaux détournés dans lesquels ils se sont faufilés. À notre tour de jouer autour de ces tableaux avec les enfants, à retrouver ces petites créatures et nous poser, nous aussi, des questions au départ de paires d’œuvres d’art hétéroclites mises en dialogue : sommes-nous uniques comme les traces de mains dans les grottes de Lascaux ou tous les mêmes tels les boites à conserves d’Andy Warhol ? Préférons-nous l’immensité du monde tel que David Friedrich contemplant la mer ou l’étroitesse d’une chambre d’Edward Hopper ? Regarder là où l’on ne devrait pas ou ne pas regarder où l’on devrait comme Le Tricheur à l’as de carreau de La Tour ? Un imagier donc qui vaut le détour ! Et de beaux ateliers philo-art en perspective…

Valérie Detry

 
 

   

Amandine Rabier, J. M. W. Turner, collection « Pop-art », Gallimard, 2025

Des livres d’art qui s’exposent, un vrai cadeau original ! Voilà l’offre artistique que proposent les éditions Gallimard avec leur nouvelle collection « Pop-art », lancée en 2025. L’expérience visuelle commence dès son format. Le livre, de la taille d’une main, est glissé dans son écrin, un étui arborant un tableau et le nom de son créateur en grands caractères. Parmi les 8 parutions actuelles, notre choix, guidé par la curiosité, s’est porté sur l’œuvre La Plage de Calais à marée basse […] de J. M. W. Turner. Artiste moderne aux œuvres reflétant les courants artistiques et recherches intellectuelles de son époque, Turner a un projet central dans sa carrière : donner à voir ses propres regards sur le monde. Par l’analyse de l’historienne de l’art Amandine Rabier, du « picturesque » de l’Angleterre des années 1790 au travail sur les réflexions de la lumière italienne, en passant par les conceptions du « sublime » des phénomènes naturels, lecteurs et lectrices sont immergés, à chaque page tournée, au cœur de son œuvre, de sa personnalité et d’une galerie de peintres et peintures qui ont jalonné son parcours. Si les néophytes se sentiront un peu perdus dans ce déploiement de toiles citées, nous ressentons l’invitation d’Amandine Rabier à poursuivre l’exploration au-delà de son ouvrage pour partir à la découverte de musées, livres, films documentaires et podcasts référencés en fin de volume. Enfin, spécificité de la collection, par un astucieux pliage des pages légèrement cartonnées sur lesquelles se dévoile la toile de couverture, le tableau est reconstitué et notre domicile transformé en espace d’exposition !

Chloé Geron

 
 

   

Marine Carteron, Les effacées, Rouergue, 2025

À la croisée du fantastique, de l’histoire de l’art et de la réflexion sociétale, ce roman jeunesse offre une captivante plongée nocturne et initiatique au cœur du musée d’Orsay. Joséphine, adolescente victime de harcèlement scolaire, y rencontre Virginie, mystérieuse figure effacée d’un tableau de Gustave Courbet. Cette muse oubliée — incarnant la multitude de femmes gommées des toiles pour des raisons idéologiques ou personnelles — lui livre son histoire qui résonne en écho de l’effacement social vécu par la jeune fille harcelée et place, au cœur de cette intrigue, une réflexion à dimension universelle sur la condition des femmes, leur invisibilisation et leur résilience. Des salles du musée au Paris du XIXᵉ siècle, Virginie entraîne également Joséphine dans une passionnante déambulation picturale à la recherche de toutes les « effacées » et ouvre une porte dérobée sur l’existence de Courbet : ses amours, son cercle artistique, ses inspirations, à travers les destins souvent fragiles et méconnus des femmes qui ont traversé son œuvre. Érudit et percutant, ce récit est remarquablement servi par la prose poétique rythmée et très sensorielle de Marine Carteron qui redonne chair aux silhouettes reléguées aux marges de l’Histoire et accompagne la métamorphose intérieure de Joséphine, capable, à l’issue de cette nuit, d’enfin affirmer ses choix et sa voix. Ce récit s’enrichit également d’un autre regard féminin contemporain à travers les illustrations de Mathilde Foignet qui, à l’instar du tableau de la couverture, éclairent les œuvres évoquées et donnent corps à la quête de ces figures effacées, rappelant que ce qui fut gommé peut toujours renaître sous un autre trait.

Sylvie Hendrickx

 
 

   

Akira Mizubayashi, Âme brisée, édition illustrée, Galimard, 2025

Écrivain japonais lumineux et humaniste, Akira Mizubayashi est l’auteur de plusieurs romans bouleversants écrits en français où s’entremêlent passion mélomane, destins brisés par la guerre sino-japonaise (1931-1945) et histoires de reconstruction. Couronné par le prix littéraire des libraires en 2020, son remarquable Âme brisée renaît chez Gallimard dans une édition enrichie où son écriture musicale s’accorde aux formes et aux couleurs de grands maîtres de la peinture moderne. Aux côtés de Klee, Picasso ou Kandisky, la présence de douze tableaux de Matisse touche particulièrement. Le père mélomane de l’auteur, qui lui a inspiré le personnage de « Yu », avait précisément une prédilection pour le peintre d’« Intérieur à la boîte à violon ». Dans ce récit, cet instrument précieux et tant aimé est réduit en miettes au moment de l’arrestation de Yu, violoniste japonais passionné et résistant, et récupéré par son fils Rei, témoin des faits. La fracture intime, comme l’âme brisée du violon, qui naît en ce jour de 1938 dans le cœur de cet enfant façonne irrémédiablement son destin marqué par le déracinement et la quête impossible de réparation qui l’amène à exceller dans l’art de luthier mis au service des émotions humaines. Cette brisure et tentative d’apaisement entre merveilleusement en résonnance avec les instruments cubiques de Braque et la musique de Schubert ou de Bach en dialogue profond avec les peintures de Klee ou Kandinsky. Comme le souhaite Mizubayashi, que les lectrices et lecteurs dessinent eux aussi leurs propres trajectoires ou déambulations parmi les mots délicats d’Âme brisée et cette « forêt de couleurs et de formes » donnant, peut-être, à la beauté et l’art le don de sauver de la barbarie ?

Valérie Detry