• Le regard de Gabriel Ringlet, prêtre, écrivain et théologien.

  • Rencontre en confinement

  • 14 juillet, par Françoise Vanesse

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  • Le secteur de la culture, entre autres, a été particulièrement impacté par cette crise sanitaire et la période de confinement. Des bibliothécaires, auteurs et acteurs culturels ont très aimablement répondu à notre invitation et ont accepté de s’exprimer sur cet événement. Quels regards portent-ils sur cet épisode inédit ainsi que sur les dysfonctionnements sociétaux que cette crise a instaurés ou a mis en lumière ? Quelle est leur utopie pour une société résiliente « post-Covid-19 » ?

F.V. Les épisodes éprouvants que nous vivons ces derniers temps, avec ces nombreuses personnes qui meurent sans aucun accompagnement, nous confrontent à une conception de la mort complètement déshumanisée. Alors que la réflexion relative à la fin de vie est au cœur de votre pratique et de plusieurs de vos ouvrages, quel regard portez-vous sur cette situation ?

G.R. C’est une situation particulièrement douloureuse pour tout le monde. Pour celles et ceux qui s’en vont, bien sûr, et qui vont parfois nous quitter dans une terrible solitude. C’est très dur aussi pour le personnel soignant, en particulier en soins palliatifs, là où on prend le temps, on s’arrête, on regarde la personne dans toutes ses dimensions, physique, psychologique, relationnelle, spirituelle... Alors que maintenant, chaque soignant(e) va vers l’urgence du corona, mobilisé par le plus pressé. Et c’est évidemment très dur pour les proches. Car les derniers moments, en cas de maladie en tout cas, c’est pouvoir faire encore quelques pas, chuchoter à l’oreille, prendre la main... Et même si la fin de vie est agitée et dure à vivre, il est heureux d’avoir pu tenter d’apaiser un corps agité.

F.V. Quelles orientations constructives pourriez-vous offrir aux proches vivant une telle épreuve ?

G.R. Face à cela... ma suggestion est que la personne admise au chevet du malade se sente « nombreuse ». Qu’elle rende le plus présents possible ceux qui ne peuvent pas être là. Je verrais bien, dans la chambre, un chevalet ou un mur de présence sur lequel on dépose des mots, des textes, des dessins, des photos... pour que la personne qui s’en va soit entourée visuellement par ses proches et par des objets familiers qui les évoque. Je suggère aussi que les proches tenus à distance construisent quelque chose à la maison. Par exemple, un petit rituel domestique de détachement. Lire un texte que le proche apprécie, écouter une musique aimée par l’être cher, regarder sa photo, l’évoquer en faisant dessiner les enfants... C’est une manière de donner du souffle à l’étroitesse, d’élargir la présence à distance.

F.V. Alors que l’accompagnement en fin de vie s’avère absent pour certains, les rites de funérailles se révèlent parfois, eux aussi, extrêmement minimalistes. Ce vide pourrait-il avoir des conséquences sur la faculté des proches à entamer leur processus de deuil ?

G.R. Je trouve cela très dur. À la souffrance de n’avoir pas pu se dire adieu dans les derniers moments s’ajoute cette autre souffrance de ne pas pouvoir faire mémoire dans la fraternité du coude à coude. A-t-on assez dit à quel point le confinement biologique entraînait un confinement symbolique ? Les funérailles – je l’ai très souvent vécu en de multiples circonstances – aident le chemin du deuil. Pour celles et ceux qui restent, elles sont une sorte d’accouchement. Cette déchirure – quelqu’un s’en va – est aussi forte que la déchirure première : quelqu’un arrive. Qu’on soit croyant ou non, il y a donc à « baptiser » si j’ose dire, à célébrer la sortie, comme on célèbre l’entrée. Alors, pour aider à ce processus de deuil dans le confinement, ma suggestion serait de relier symboliquement ce qui est dispersé. Autrement dit, ce que vit « en direct » la poignée de proches, au cimetière ou au centre funéraire, pourquoi celles et ceux qui, en temps normal, seraient venus aux funérailles ne le vivraient-ils pas à distance ? Je trouverais très heureux que dans dix, vingt, trente lieux... des parents, des amis, des connaissances s’arrêtent, allument une bougie, choisissent une fleur, contemplent une photo du disparu, lisent le ou les textes que les proches se partagent en présence du défunt.

F.V. Chaque jour, en écoutant les médias, nous sommes confrontés à des termes comme, par exemple, le taux de mortalité, la surmortalité, les facteurs de comorbidité. D’autre part, des photos de cercueils en nombre impressionnant envahissent parfois nos écrans. Nos sociétés sont-elles suffisamment armées pour côtoyer la mort de façon malheureusement si tangible ?

G.R. J’ai toujours expliqué à mes étudiants qu’il y avait une relation entre la mort médiate, « abstraite » (à la TV, sur les réseaux, dans les journaux...) et la mort immédiate, « concrète » (que nous vivons de tout près quand un proche s’en va). Et que la mort médiate influençait la mort immédiate. C’est particulièrement vrai en ce moment. Donc, oui, toutes ces images (de cercueils etc.) il ne faut pas les laisser passer comme ça. Surtout avec les enfants. Il faut s’arrêter, leur commenter délicatement ces images. Mais cela confirme aussi ma conviction : il faut parler de la mort « quand il fait beau », quand tout va bien, pour mieux l’affronter quand elle vient nous bouleverser comme maintenant.

F.V. Depuis toujours, l’humanité a été confrontée à des épidémies dévastatrices emportant un nombre considérable de victimes. Cette pandémie du Coronavirus est-elle, selon vous, différente ou met-elle en lumière le rapport particulier de nos sociétés à la fragilité et à l’humilité ?

G.R. Cette crise nous révèle une fragilité fondamentale sur tous les plans : économiques, politiques, religieux, culturels. Et nous oblige à regarder en face notre propre fragilité. Et à être humbles (humus), c’est-à-dire, bien plantés dans le sol, proches de la terre du concret. J’espère – l’avenir nous le dira rapidement – que cette fragilité sera regardée et vécue comme une chance et qu’elle nous aidera à marcher vers une fraternité dont on voit bien qu’elle nous devient plus essentielle que jamais.

F.V. Comme souvent au cœur des crises, le besoin de poésie se fait sentir et s’envisage comme une attitude fraternelle pour surmonter les épreuves. En tant que poète et écrivain, quel regard portez-vous sur l’initiative « Fleurs de funérailles » initiée par le Poète National, Carl Norac ?

G.R. Je la trouve remarquable et j’en parle d’ailleurs souvent. Cette manière de dédier des poèmes funéraires à la mémoire de femmes et d’hommes disparus ces dernières semaines (et pas que du coronavirus !) touche notre humanité et notre dignité en plein cœur. Jamais une seule personne ne devrait partir sans avoir été honorée. C’est pourquoi je trouve aussi une très heureuse initiative, cette célébration qui, chaque année, fait mémoire des SDF disparus dans l’anonymat. Que leurs noms soient évoqués publiquement et fleuris donne plus de largeur à notre humanité.

F.V. Quelle serait votre utopie pour une société « post Covid-19 » ?

G.R. Que chacune, chacun, moi le premier, soit plus attentif à l’enfant qu’il, qu’elle porte en soi. Un enfant à mettre au monde... jusqu’au bout. Et que le monde n’aura d’avenir – c’est lié – qu’en accueillant à la fois l’émerveillement et la fragilité.

Propos recueillis par Françoise Vanesse, mai 2020

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