• Avec Valérie Detry, animatrice-bibliothécaire

  • 31 mars 2016, par Sylvie Hendrickx

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  • Animatrice-bibliothécaire au Centre Multimédia Don Bosco de Liège, Valérie Detry tisse et construit, depuis plus de quinze ans, des modules d’animations d’éducation à la paix. Personnalité intarissable et sans frontières, cette historienne de formation nous livre le dénominateur commun de tous ses projets conçus dans une dynamique de communication bienveillante, d’éveil à l’altérité et à l’écologie et ce, en totale correspondance avec les multiples ressources de la littérature de jeunesse. Le tout, dans une perspective constante de métissage et de liens entre la bibliothèque et les écoles, les enfants d’ici et d’ailleurs…

Tissage et Métissage

S.H. Les projets d’éducation à la paix sont à la base de votre parcours d’animatrice. Pouvez-vous nous en dire plus ?

V.D. J’ai commencé à développer ces projets il y a une quinzaine d’année, à une époque où cette approche n’était pas très répandue. Cette orientation m’est sans doute venue pour une grande part de mon histoire familiale. Mon grand oncle, le Père Pire, fondateur de « L’Université de paix » et des « Îles de paix », m’a insufflé l’urgence de semer ces graines d’éducation à la paix et de chercher à les faire fleurir au sein des écoles dès le plus jeune âge. Comment en effet envisager d’instruire si on n’a pas nourri au préalable un climat de coopération, de confiance et d’estime de soi chez l’enfant ?

S.H. On parle de plus en plus aujourd’hui d’éducation à la joie. Ceci n’est pas sans lien…

V.D. Tout à fait. Les deux sont étroitement liés. L’éducation à la paix consiste avant tout à découvrir ses dons pour s’apercevoir ensuite que nos compétences peuvent rejoindre celles d’autres, et qu’ensemble on est plus à même de s’élever. L’éducation à la joie est essentielle dans ce processus car elle va partir de l’enfant, chercher à réveiller le potentiel de talents qui sommeillent en chacun, pour redonner le goût d’apprendre. C’est une éducation qui bouge, qui fait le lien avec le vivant, qui réenchante le regard sur le monde.

S.H. Concrètement, comment construisez-vous ces animations ?

V.D. Il s’agit de projets à moyen ou long court, sur un trimestre ou une année scolaire. Ils sont co-créés avec les enseignants pour que ceux-ci soient véritablement acteurs du projet et puissent se l’approprier. Le projet va, en outre, offrir la possibilité d’expérimenter et de se nourrir à plusieurs sources : expression corporelle, artistique, histoires d’ici et d’ailleurs, observation de la nature… Les approches pluridisciplinaires et créatrices de liens sont pour moi essentielles et source d’inspiration dans un monde qui tend trop souvent à isoler et catégoriser les savoirs. Le projet se finalise dans une création graphique et poétique, le plus souvent collective.

S.H. A travers ces animations vous chercher à créer du lien entre différents publics…

V.D. Effectivement, je suis très attentive à faire le lien entre plusieurs écoles et à développer des projets d’animations autour des dimensions fondamentales d’ouverture à l’autre et à la différence. Pour exemple, depuis un an et demi, j’emmène les enfants dans différents « jardins des possibles » autour de l’univers poétique d’Anne Herbauts. Les enfants adolescents polyhandicapés du Château Vert de Huy ont ainsi créé un petit film dans la nature autour de l’arbre merveilleux cher à cette auteure-illustratrice. Parallèlement une classe de petits de l’école St Maure de Liège et une classe de primaire de l’école de Theux ont réalisé des livres collectifs sur ce même thème. A la fin de l’année, ces élèves d’écoles et d’âges différents se sont rencontrés et ont partagé leurs réalisations au cours d’un goûter avant qu’elles ne soient exposées à la bibliothèque. Depuis, ce projet m’a amené à tisser des liens vers un quatrième public, les enfants de l’hôpital de l’Espérance, qui ont transformé des draps de lit en jardins mandala au cœur même de l’hôpital.

S.H. Dernièrement, vous avez encore enrichi votre palette d’animatrice par une formation en art thérapie et clown relationnel. Pouvez-vous nous en dire plus ?

V.D. J’exerce en duo, avec ma complice Kathy Vandezande, cet art qui consiste à donner des soins relationnels auprès des enfants par la voie du clown. Il s’agit d’accueillir les émotions des enfants pour les transformer, remettre du rire et des étincelles de vie là où tout semble parfois bloqué. Pour mes animations en bibliothèque, j’ai intégré les acquis de cette formation au milieu d’autres outils de communication bienveillante. Le clown relationnel, comme le livre, ne sont que des médias. Même sans maquillage, je peux adopter la posture du clown relationnel, les enfants sentent alors que l’on entre dans un autre univers. C’est exactement ce qui se passe dans le conte avec le fameux « il était une fois ». L’enfant est profondément ludique. Il demande à être rejoint et à apprendre en jouant.

S.H. Quelle importance accordez-vous à la littérature de jeunesse au milieu de cette panoplie d’outils relationnels ?

V.D. Les histoires sont essentielles dans mes animations. Elles permettent de nourrir chez l’enfant une part de merveilleux indispensable à son épanouissement. Je veille cependant à les contextualiser afin qu’elles servent à éveiller, à faire le lien avec le réel et le vivant. Nous avons été trop coupés en occident de notre lien avec la nature, avec la terre, avec notre histoire. Les contes, les mythes, les légendes et plus largement toutes les histoires, on leur sens dans ce travail de réenracinement.

S.H. Dans ce travail constant de réenchantement du regard des enfants, vous avez souvent recours aux arts des peuples premiers.

V.D. On perçoit en occident un profond désenchantement. Au contraire, ces peuples qui ont la clé d’une décroissance heureuse nous exhortent à réhabiter poétiquement le monde. Cela passe par une certaine contemplation mais aussi par la poésie, par plus de douceur envers nous-même et envers la terre. Bien sûr, il ne s’agit pas de retourner en arrière mais de lire notre actualité sous le regard des sagesses du monde entier pour mieux aller de l’avant. Je m’intéresse par exemple de plus en plus à l’introduction de la méditation dans mes ateliers. La méditation vise, à travers un travail sur la respiration, à recentrer l’enfant sur ce qu’il vit. C’est très proche de l’éducation à la paix et de ce vers quoi tendent tous mes ateliers : reconnecter l’enfant à sa voix, son corps et ses émotions mais aussi à la nature, en ouvrant grand les fenêtres des écoles et des bibliothèques sur le monde.

S.H. Et cette recherche d’ouverture vous a mené jusqu’en Afrique.

V.D. Effectivement, en lien avec la philosophie de mes projets d’éducation à la paix, je continue à travailler les valeurs d’ouverture à l’autre et de respect de la terre. Ces dernières années, celles-ci se refécondent notamment dans un nouveau terreau, à travers des projets plus métissés, tournés vers l’Afrique. J’ai ainsi proposé via la bibliothèque, une correspondance entre les enfants d’ici et d’Afrique autour des arbres guérisseurs. L’été dernier, j’ai également travaillé avec la « Maison des jeunes, des cultures et des associations » créée par Yasmina El Alaoui ( qui a dernièrement reçu en Belgique le prix Arubuntu 1). Cette association travaille à la rénovation de tout un quartier défavorisé à travers des ateliers d’art et d’alphabétisation, en partant véritablement du potentiel et des aspirations de ses habitants. Avec les femmes tisseuses de là-bas, nous avons créé des sacs d’écolier équitables au moyen d’arbres teinturiers. Une expérience incroyable !

S.H. Ces expériences à l’étranger permettent-elles de nourrir votre travail d’animatrice en bibliothèque ?

V.D. Tout à fait et de manière très concrète. En ce moment, au Centre Multimédia Don Bosco de Liège, dans un partenariat avec le CEC de la ludothèque la Marelle, des ateliers sont proposés aux femmes du quartier afin d’explorer, expérimenter ensemble les teintures végétales sur des tissus ramenés de là-bas. Ces ateliers donneront lieu à une exposition au printemps tandis qu’une création collective autour du thème des jardins sera envoyée aux tisseuses du Burkina. Je ressens un grand bonheur à travailler avec les femmes d’ici et de là-bas, gardiennes des moindres petits riens du quotidien. La voix des femmes et celle des enfants sont plus que nécessaires dans notre monde.

S.H. Quel regard portez-vous sur l’actualité difficile ?

V.D. Dans notre monde si fortement mis à mal, je pense qu’il faut s’interroger sur le regard que nous transmettons à nos enfants. A qui choisit-on de donner la voix ? Même si on en parle moins, un réseau d’espérance se construit en même temps que celui de la peur. Ce sont de nouveaux courants qui montent : ceux des poètes, des chercheurs, des artistes, des permaculteurs, des créateurs d’éco-villages… de tous ceux qui cherchent à vivre autrement dans ce monde. On entend souvent les dirigeants demander : « Quelle terre laisse-t-on pour demain. » J’ai tendance à inverser la question : « quels enfants laisse-t-on pour la terre de demain ? » Car c’est en mettant la paix dans le cœur des enfants qu’on sauvera le monde.

S.H. Les animateurs et les artistes ont, selon vous, un rôle déterminant à jouer dans cette entreprise ?

V.D. Plus que jamais ! Dans notre enseignement, les enfants sont rapidement coupés de leur intelligence émotionnelle, celle du cœur, du corps au profit de la seule intelligence de l’esprit. Ils ont pourtant besoin du rapport au vivant et à leur être tout entier pour s’épanouir et créer du sens. C’est ce que les artistes essayent de nourrir à travers leurs animations. Mais beaucoup lancent un véritable cri d’alarme. Nous sommes de moins en moins accueillis dans les écoles qui demandent des ateliers de plus en plus courts et clé-sur-porte tandis que les enseignants sont écrasés par les programmes scolaires. On ne soulignera jamais assez l’importance d’une direction et d’enseignants qui soient partis prenantes. J’ai la chance de rencontrer encore ce type de partenariats.

S.H. Quel serait votre souhait pour le monde culturel de demain ?

V.D. Dans un monde qui a peur du changement, les artistes peinent aujourd’hui à être pris au sérieux alors qu’il s’agit pour la plupart de gens multidisciplinaires et très formés. Va-t-on se placer du côté du vivant ou de ce qui sclérose ? Cela demande beaucoup d’audace et, de plus en plus, les artistes ressentent le besoin de se relier entre porteurs de projets, de trouver des lieux d’expression... Il faut donner à ces projets la possibilité de s’épanouir dans un terreau fertile, cela passe par de la reconnaissance et des soutiens financiers. Sinon ils ne pourront éclore aussi beaux soient-ils.

S.H. Un espace d’expression, est-ce précisément ce que vous apporte le cadre de la bibliothèque ?

V.D. Oui. Depuis toujours, j’essaye d’emmener la bibliothèque hors de ses murs, en allant à la rencontre de différents publics, notamment scolaires, avec mes « valises de livres ». Mais c’est pour mieux revenir ensuite vers la bibliothèque endroit où j’invite les enfants à pénétrer comme dans une fabuleuse forêt de livres où nous pouvons poursuivre nos projets créatifs et vivifiants. Espace d’expression, la bibliothèque est aussi espace d’exposition et donc de valorisation pour le travail des enfants. Nous faisons une rétrospective de nos projets en fin d’année qui amènent toujours beaucoup de monde : enfants mais aussi parents et enseignants. La bibliothèque donne un ancrage à mes projets sans frontières.

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Les coups de cœur artistiques de Valérie Detry

Un livre ?

Grâce et dénuement , Alice Ferney (1997)
« L’histoire d’une bibliothécaire prise du désir fou d’initier les enfants à la lecture mais surtout à l’autonomie derrière la lecture. Un livre déterminant dans ma vocation d’animatrice en bibliothèque. »

Un film ?

Le garçon et le monde , réalisé par Alê Abreu (2013)
« Ce voyage poétique vu à travers les yeux d’un enfant à ceci de magique qu’il touche en plein cœur sans qu’aucun personnage n’ait besoin de prononcer un mot. Un chef d’œuvre. »

Une musique ?

« J’aime la musique du monde, le chant de la terre, de la rivière, des oiseaux, accessible lorsque nous faisons silence. Je citerais aussi le CD « Une seule terre, un seul peuple » de Pierre Magre que je connais bien, cet artiste sait écouter la musique unique qui habite en chacun pour la traduire en mélodie de piano et de flûte amérindienne. »

Un tableau ?

« La photo de l’artiste japonaise Yuriko Takagi parue en couverture de la revue Canopée « Habiter poétiquement le monde » chez Actes Sud en 2012 m’inspire beaucoup. On y voit deux danseurs sur la plage. Leur mouvement comme leur vêtement épouse parfaitement la nature qui les entoure, nous invitant à entrer dans une danse poétique avec le monde. »

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Valérie Detry
Animatrice-bibliothécaire au Centre Multimédia Don Bosco
Rue des Wallons, 59
4000 Liège

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