• Avec Lisette Lombé, poétesse et performeuse slam

  • 8 juillet, par Sylvie Hendrickx

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Solaire et militante

Tels sont les mots qui nous viennent à l’esprit tandis que nous rencontrons Lisette Lombé en ce matin de mai. A plusieurs reprises déjà, nous avons eu l’occasion d’être touchée par la puissance engagée de ces textes slams, impressionnée aussi par sa présence scénique et par cette force vitale conférée au pouvoir des mots. Au cours de notre échange, cette romaniste de formation, à la fois artiste et formatrice, nous livre son expérience de l’expression poétique comme voie d’épanouissement et d’émancipation. Elle nous partage en outre les combats qu’elle mène pour les causes féministes, antiracistes mais aussi, de manière plus globale, pour la démocratisation de la culture.

S.H. Romaniste de formation, vous avez été enseignante, formatrice et animatrice d’ateliers d’écriture avant de ressentir, il y a cinq ans, la nécessité de réorienter votre pratique professionnelle. Pourquoi ?

L.L. Tout à fait, mon parcours professionnel s’est décliné en différentes étapes avec toujours, au centre, l’envie de partager ma passion des mots. J’ai en effet été tout d’abord enseignante de français avant de devenir animatrice d’ateliers d’écriture et formatrice dans le secteur de l’éducation permanente. Enfin, en 2015, suite à un burn-out, j’ai décidé de me lancer en tant qu’indépendante et de poursuivre mon travail d’animatrice et de formatrice tout en l’articulant autour d’une dimension supplémentaire.

S.H. C’est-à-dire ?

L.L. Je ressentais le besoin d’apporter à ma démarche une autre dimension, plus essentielle pour moi et axée sur la création artistique. C’est ainsi que ce nouvel élan dans mon travail a débouché sur de nouvelles activités de réalisations plastiques mais aussi sur ma vocation de poétesse et de performeuse slam. Suite à mon burn-out, j’étais en effet en recherche de sens et de guérison et j’ai participé à de nombreux ateliers d’écriture. C’est à travers cette expression que j’ai redécouvert combien les mots et leur partage peuvent nous régénérer de l’intérieur et nous réunifier.

S.H. Cette reconnaissance en tant qu’artiste a très rapidement évolué positivement !

L.L. En effet, dès 2015, année charnière dans mon parcours, j’ai reçu le Prix Paroles Urbaines, seconde place, dans la catégorie Slam. Il ne s’agissait que de ma troisième montée sur scène ! Et je m’estime très heureuse ! Cette reconnaissance a permis une sorte de fulgurance dans ma reconversion professionnelle. De ce Prix ont découlé beaucoup de belles rencontres avec des personnes qui m’ont fait confiance, m’ont accordé des cartes blanches et des espaces où exprimer cet extraordinaire pouvoir des mots sur le chemin de la résilience.

S.H. C’est notamment ce que vous développez dans une étonnante conférence « La magie du burn-out » qui a donné lieu à un livre paru aux éditions Weyrich. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

L.L. Cette conférence, qui a beaucoup tourné depuis 2016 dans les bibliothèques et les Centres culturels, relève d’une forme hybride qui intègre du slam et de la poésie. Elle est née de mon expérience personnelle mais aussi des témoignages que j’ai recueillis auprès d’autres personnes ayant vécu cette situation. La première partie entend déconstruire les stéréotypes du burn-out et la seconde met en lumière la manière dont la poésie, et en particulier le slam, peut amener les gens à avancer dans une quête de sens et de redécouverte de soi.

S.H. Qu’apporte selon vous le slam par rapport aux autres formes d’expression poétique ?

L.L. La spécificité du slam réside dans sa dimension orale. Le passage de l’écriture à la performance scénique invite à se reconnecter à soi à travers un travail de gestion du corps et du souffle qui peut véritablement amener les gens à reprendre confiance dans leurs capacités et dans leur propre voix.

S.H. Vous animez à présent de nombreux ateliers slam à destination des écoles ou d’associations diverses. Comment les envisagez-vous ?

L.L. Il s’agit moins d’ateliers littéraires tournés vers la recherche esthétique que d’ateliers d’écriture créative et d’ouverture à l’expression. La démarche vise à se reconnecter à son intuition, via par exemple l’écriture automatique, et à réveiller ses capacités créatrices afin de retrouver le plaisir d’écrire. Le travail esthétique du texte vient ensuite et est toutefois bien réel car le slam nous situe en poésie et invite à ciseler la langue à travers un travail sur les métaphores mais aussi les sonorités.

S.H. Parallèlement à ces ateliers, vous êtes également formatrice en entreprise.

L.L. Tout à fait, j’interviens dans le monde de l’entreprise par le biais de formations en charisme oratoire. Dans ce cadre, je ne me situe plus dans l’écriture poétique mais je recours aux outils du coaching scénique pour amener les personnes à prendre davantage confiance en elles lorsque leur contexte de travail induit des prises de paroles.

S.H. Votre poésie s’oriente par ailleurs principalement vers des thématiques sociétales. Le slam est-il pour vous nécessairement engagé ?

L.L. En effet, j’écris une poésie engagée, connectée au monde. C’est d’ailleurs le cas d’une majorité de slameurs car la présence sur scène se justifie par une forme « d’urgence à dire » qui est souvent en lien avec la révolte ou la dénonciation d’injustices. Cependant le slam laisse une grande liberté thématique et n’impose que trois contraintes : dire un texte personnel, le dire a cappella et sans excéder trois minutes par respect du temps de parole des autres. En cela, le slam relève pour moi d’un dispositif lui-même fondamentalement engagé. Plus qu’une forme de poésie, le slam est cet espace-temps de partage démocratique de la poésie.

S.H. Dans cette perspective, vous êtes particulièrement engagée pour la reconnaissance des femmes au sein de l’espace Slam.

L.L. Effectivement, alors que le public des ateliers d’écriture slam est très majoritairement féminin, on ne compte généralement que 25% à 40% de femmes sur les scènes slam et moins encore lors des concours. Ce constat appelle à se questionner : s’agit-il d’une absence d’envie de monter sur scène ou au contraire existent-ils pour les femmes des freins spécifiques ? Ce questionnement permet ensuite de développer toute une série de points d’attention aussi concrets par exemple que l’organisation de scènes slam en journée, afin de les rendre plus accessibles à ce public qui n’a pas le même rapport que les hommes aux déplacements nocturnes.

S.H. Cette réflexion vous a amenée à la création du Collectif L-SLAM. De quoi s’agit-il ?

L.L. Né en 2015, ce projet de marrainage permet aux femmes qui vont monter sur scène pour la première fois d’être accompagnées dans leur démarche par des artistes confirmées. L-slam propose ainsi des ateliers permettant aux femmes de se renforcer entre elles dans leur écriture et leur présence scénique. Elles montent ensuite sur des scènes au public majoritairement féminin, un espace très sécurisant où elles peuvent aborder les thématiques qui leur tiennent à cœur et prendre confiance dans leur voix avant de monter sur des scènes slam plus traditionnelles.

S.H. Le premier recueil collectif de L-Slam, intitulé On ne s’excuse de rien, vient précisément d’être présenté le 13 mai au Fiestival des éditions Maelström…

L.L. En effet, mon éditeur m’a fait le beau cadeau de me permettre de coordonner ce livre qui regroupe les textes de 57 personnes dont 53 femmes, artistes et participantes aux ateliers d’écriture. Ce titre, On ne s’excuse de rien, est le conseil que je donne le plus en coaching : il n’y a pas à s’excuser de bafouiller, de trembler… l’essentiel est d’assumer qui l’on est, avec ses limites et ses difficultés. C’est une forme de reconquête de la fierté !

S.H. Percevez-vous globalement une évolution concernant la place des femmes dans l’espace slam ?

L.L. Tout à fait, on observe ces dernières années, une réelle modification de la sociologie du mouvement slam. La présence plus égalitaire au sein du public n’a rien d’anecdotique mais modifie en profondeur l’accueil réservé aux textes portés par des voix féminines. Ainsi les femmes ont aujourd’hui davantage de chances de remporter des concours, à l’instar de Lisette Ma Neza, championne de slam de Belgique en 2017. Les femmes sont également plus présentes dans l’organisation de l’espace slam comme le montre le collectif bruxellois, Slameke, impulsé par une jeune femme, Gioia Kayaga.

S.H. Attentive aux questions d’égalités, vous êtes également engagée contre les discriminations raciales comme en témoigne vos textes slams rassemblés au sein de l’ouvrage Black Words, paru l’an dernier aux éditions L’Arbre à Paroles de la Maison de la Poésie d’Amay.

L.L. En effet, c’est une cause qui me tient particulièrement à cœur du fait de mes origines belgo-congolaises. Je me situe en cela dans une mouvance féministe dite intersectionnelle, c’est-à-dire attentive à la simultanéité des discriminations que peuvent subir les femmes : sexisme, racisme, discriminations liées à la classe sociale ou encore à la question des orientations sexuelles… C’est un positionnement féministe qui invite à prendre conscience des différences entre les situations vécues par les femmes et ainsi à multiplier les points d’attentions pour que chacune ait le droit de faire partie intégrante de la société.

S.H. Comment cette attention se traduit-elle dans votre travail ?

L.L. Ma façon concrète de lutter contre les discriminations consiste à croiser, dès que possible, les publics au sein des soirées slam afin de leur permettre de se découvrir autrement par le partage de textes. Par exemple, j’ai travaillé avec un groupe d’apprenantes de Vie féminine qui portent toutes le voile et en parallèle avec un groupe de cabaret qui s’intéresse aux questions de genre. Les textes entendus au cours de cette soirée ont fait sauter bon nombre de stéréotypes et ont permis aux participantes de se rendre compte, qu’au-delà de leurs différences, elles sont avant tout des femmes qui font chacune ce qu’elles peuvent, avec leurs propres stratégies d’actions et de défenses.

S.H. En parlant de dialogue, vous êtes également sensible en tant que poétesse, plasticienne et créatrice d’objets poétiques à la rencontre entre les arts.

L.L. Tout à fait, J’aime faire dialoguer la performance slam, l’écriture, le collage, les installations poétiques… Je m’intéresse aux différentes grammaires des arts et à la manière dont celles-ci peuvent se répondre ou s’influencer. Si je fais danser mon corps par exemple, cela va-t-il influencer mon écriture ? Et le collage présent dans mes livres va-t-il modifier la perception de mes textes ? C’est un terrain d’expérimentation passionnant !

S.H. Toujours dans cet esprit de dialogue, vous avez participé à la tournée « Ca slam à l’orchestre », alliant musique classique et poésie contemporaine. Qu’en retenez-vous ?

L.L. Une expérience fabuleuse ! Celle d’un profond respect entre les musiciens de l’Orchestre Philarmonique de Liège et les artistes slam de la « Zone » à Liège. Par ailleurs, au-delà des concerts, nous avons fait une tournée dans les écoles. Cela m’a amené à réaliser de manière très concrète à quel point il est primordial de réfléchir aux interdits symboliques, d’aller vers les publics et de démystifier les espaces de culture afin que chacun s’autorise à en pousser la porte.

S.H. Il s’agit là d’une préoccupation partagée par le monde des bibliothèques. Quelle vision avez-vous de ce secteur ?

L.L. Lorsque je me pose en bibliothèque, j’observe la diversité des publics présents et je me dis : quel lieu important ! Et tellement nécessaire dans notre société où tout le monde n’a pas accès à internet où même parfois aux livres à la maison. J’ai par ailleurs conscience d’un métier en grande mutation ! Mon compagnon travaille dans une bibliothèque scolaire et je vois l’important travail d’ouverture qu’il effectue pour accompagner les élèves au-delà des lectures imposées. Je trouve essentiel cette attention des bibliothèques à multiplier les portes d’entrées vers la lecture quel qu’en soit le support !

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Les coups de cœur artistiques de Lisette Lombé

  • UN LIVRE
    « Les liaisons dangereuses, de Choderlos de Laclos, pour le personnage de la marquise de Merteuil, pour les coulisses de l’érotisme et pour la découverte d’un genre que j’affectionne encore particulièrement aujourd’hui : le roman épistolaire. »
  • UN FILM
    « Madame Bovary, de Chabrol. Le premier film au cinéma en amoureux. Je venais de lire le livre. J’étais sincèrement curieuse de découvrir l’adaptation au cinéma. Pas lui. J’en ai gardé une fascination pour Isabelle Huppert. »
  • UNE PEINTURE
    « Autoportrait au collier d’épines et colibri, de Frida Kahlo parce que je ne peux en choisir qu’un. »
  • UNE MUSIQUE
    « Modern Love de David Bowie parce que j’aime danser en pleurant. »

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