• Avec Laurent Demoulin, écrivain et chargé de cours à l’Ulg

  • 10 avril, par Sylvie Hendrickx

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  • C’est à l’Université de Liège où nous avons suivi ses cours de littérature contemporaine et apprécié ses talents d’enseignant, que nous sommes accueillies par Laurent Demoulin. Mais aujourd’hui, c’est l’écrivain que nous rencontrons à l’occasion de la parution de son premier roman, Robinson, couronné par le Prix Rossel 2017. Spontané, généreux, il s’entretient avec nous des fondements de son travail d’écriture et de cette priorité accordée au langage et à l’art de la nuance. Et plus notre conversation avance, plus nous renouons avec sa personnalité de médiateur et percevons l’esprit de filiation intellectuelle et humaine ancré au cœur de sa démarche d’homme, d’écrivain et d’enseignant.

Littérature et filiation

S.H. L’année 2017 a vu votre premier roman, Robinson, accueilli très favorablement par le public, la critique et jusqu’au jury du Prix Rossel !

L.D. C’est vrai, et, pourtant, c’était loin d’être une évidence pour moi ! Robinson est paru en novembre 2016, sans faire grand bruit, en dehors des périodes de rentrées littéraires. Tout doucement, il a trouvé ses lecteurs par le bouche à oreille. Bien sûr, le Prix Rossel reçu en décembre a constitué une vraie chance car il offre une grande visibilité en Belgique. Tout d’un coup, le livre est partout ! Me voici réinvité dans les médias, les librairies, les bibliothèques... Je ne connais pas encore les chiffres de vente mais j’ai reçu énormément de courriers de lecteurs qui ont été touchés par ce livre. Finalement, c’est cet aspect que je retiens le plus.

S.H. Il semble que vous prolongiez volontiers ce contact avec le lecteur à travers les rencontres littéraires ?

L.D. En effet, les rencontres en librairies et en bibliothèques revêtent une dimension très importante à mes yeux. C’est vrai pour tous mes livres mais plus encore pour Robinson. J’ai mis beaucoup de temps à publier ce roman qui, face au sujet de l’autisme, pose des questions qui demeurent ouvertes et fait part d’une forme de désarroi de la pensée. Dans ce contexte particulier, les réactions des lecteurs et les interprétations dont ils me font part m’amènent à percevoir mon livre différemment et d’une manière plus positive. C’est vraiment très précieux pour un auteur de constater qu’il a permis aux lecteurs de s’approprier son livre.

S.H. En ces occasions, vous avez une pratique assez personnelle de la dédicace.

L.D. Effectivement ! Je décore la page avec des petits tampons ! Cela peut prêter à sourire mais cela fait plaisir aux lecteurs alors je continue ! Je prends également le temps d’écrire en essayant de m’adapter à ce que les gens me livrent. Cette démarche permet un véritable échange, surtout avec ceux qui sont concernés par la question de l’autisme. Je me rends compte que cela leur fait du bien de parler, comme à moi de les entendre. C’est en fait une façon de se sentir moins seul de part et d’autre.

S.H. Ce souci d’échange et d’accompagnement, vous le vivez également avec vos étudiants, notamment à travers le cours d’écriture de création que vous leur proposez. Quels sont les objectifs de votre démarche ?

L.D. Ce cours prend la forme d’un atelier d’écriture où nous travaillons le genre de la nouvelle. J’essaye d’être à l’écoute des étudiants et de me plonger, sans a priori, dans leur projet d’écriture. C’est une démarche d’accompagnement très riche mais aussi très mobilisante. En marge de cela, il me semble important de bien informer ces jeunes des difficultés de l’édition. Ecrire est merveilleux mais rêver d’être publié peut être très douloureux. C’est pour cela que je ne cache jamais que j’ai sept romans dans mes tiroirs qui n’ont pas été publiés. Je mesure la chance que j’ai avec Robinson, non seulement d’être publié chez un des éditeurs les plus reconnus qui soit mais aussi d’être lu, de recevoir des réactions… Cela faisait trente ans que j’attendais cette reconnaissance ! Mais je reste lucide : je sais que tout cela ne m’est pas dû et que cela aurait pu ne pas être. Robinson a d’ailleurs été refusé une trentaine de fois. Il ne suffit pas que le texte soit bon, il faut aussi de la chance. Il faut avoir l’honnêteté, surtout face à ces jeunes, de le dire et de le répéter.

S.H. Ces dernières années, d’autres pères ont pris comme vous la plume pour évoquer leur lien avec leur enfant. En tant que spécialiste des littératures, comment envisagez-vous ces appropriations d’un thème autrefois habituellement réservé aux femmes ?

L.D. Vous avez raison, traditionnellement le rapport à l’enfant est un thème plutôt féminin. C’est là que l’on a enfermé les femmes pendant des siècles. Mais c’est aussi, à l’inverse, ce dont les hommes se sont privés pendant tout ce temps. Sans doute y trouvaient-ils leur compte ? En tout cas, je suis heureux de faire partie d’une génération d’hommes qui s’occupent de leurs enfants et qui n’ont pas peur d’en parler. Et pour en revenir à votre question, je pense que la parentalité est un thème contemporain : un phénomène générationnel de ces vingt ou trente dernières années.

S.H. Que voulez-vous dire ?

L.D. Les grands modernes qui nous ont précédés, depuis le milieu du 19e jusqu’à la fin du 20e siècles, parlent le plus souvent depuis la posture de « fils » ou « fille de ». Ce n’est qu’à partir de la génération qui suit le Nouveau Roman que l’on voit des auteurs, pères ou mères, parler assez massivement de leurs enfants. On dirait qu’il y a là un nouveau sujet, que le fait d’être parent ne va plus de soi et doit être abordé par la littérature. Sans doute justement parce que les rôles traditionnels sont bouleversés et que la frontière entre la maternité et la paternité n’est plus si claire. On découvre alors des livres comme Marin mon cœur de l’auteur liégeois Eugène Savitzkaya, publié en 1992 et qui reste pour moi un des plus beaux livres de la littérature.

S.H. Dans Robinson, la question de la parentalité est-elle également présente ?

L.D. Je dirais même qu’elle en est le thème central. Le rapport à l’enfant autiste appelle une parentalité particulière pour un homme. Dans Robinson, l’enfant attend du narrateur qu’il soit une seconde mère plutôt qu’un père. Le narrateur s’y emploie mais cela le trouble et l’interroge : qu’est-ce que c’est pour un homme d’être une mère ?

S.H. Vos premiers recueils de poésie recouvrent les mêmes dimensions humaines et familiales que Robinson... Des thèmes importants pour vous ?

L.D. Je dois bien le reconnaître en effet : mon tout premier recueil s’intitule Filiation ! Et le livre qui me tient le plus à cœur, après Robinson, est un recueil intitulé Même mort qui parle du décès de mes parents. Pourtant ce n’est pas vraiment un choix. J’ai écrit sur beaucoup d’autres thèmes mais ce sont toujours ceux-ci qui émergent, même lorsque je veux sortir de ma petite famille et parler du monde. Par exemple, dans mon recueil Ulysse Lumumba, je mêle l’histoire de Patrice Lumumba à celle d’Ulysse d’Homère pour évoquer le rapport historique de la Belgique avec le Congo. Un texte, à l’intérieur de ce recueil, explique sa raison d’être et évoque mon père. Or c’est systématiquement ce passage qui semble retenir l’attention ! Au fond, c’est le lecteur qui décide. Et s’il fait de moi un écrivain de la famille, cela me convient.

S.H. En parlant de poésie, que pensez-vous de la réputation élitiste que beaucoup prêtent encore aujourd’hui à ce genre littéraire ?

L.D. Je pense que c’est en partie dû aux poètes eux-mêmes. A un moment de l’histoire poétique française – car on ne retrouve pas ce phénomène dans le reste du monde –, cette écriture hermétique est devenue presque une forme d’obligation. Comme toujours, c’était bien au départ de remuer un peu le sens, de sortir de la sacro-sainte clarté et, à l’époque de Rimbaud, cela avait quelque chose de génial. Mais tout procédé systématiquement répété perd de son intérêt. Je suis personnellement pour un retour à la clarté. Je m’aperçois que lorsque l’on élimine ce problème de l’hermétisme, les gens, contrairement à ce qu’ils croient, aiment la poésie. Les slameurs par exemple font de la vraie poésie tout en prenant en charge le réel. Je pense que la poésie traditionnelle doit, elle aussi, renouer avec ce sens du réel.

S.H. Vos ouvrages présentent par ailleurs souvent une réflexion sur le langage, sur ses limites…

L.D. Oui, sans doute cette vigilance est-elle liée à ma profession d’enseignant de littérature et au fait d’avoir été nourri de linguistique par mes études. Cela me vient aussi certainement de mon père qui était psychanalyste lacanien. De ce fait, je fais partie d’une famille d’esprits qui considère que notre langage est ce qui nous distingue des autres mammifères et fonde notre humanité. Dans Robinson, par exemple, le narrateur est amené à questionner cette conviction face à un enfant qui ne parle pas du tout et qui pourtant est tout aussi humain que lui !

S.H. Les dimensions de communication et d’information que revêt aujourd’hui le langage peuvent sembler en pleine mutation…

L.D. En effet, il me semble notamment que l’on n’a plus droit aujourd’hui à une parole nuancée en matière de sujets de société sans que cela fasse polémique. Or, si le langage est l’outil qui nous permet d’avancer ensemble vers la vérité, il faut sortir de cette obsession de la polémique où chacun reste sur ses positions tranchées et où la moindre nuance émise vous vaut l’accusation d’appartenir au camp adverse. Il faut au contraire privilégier l’échange ouvert. C’est cela qui me passionne dans la conversation : policer, nuancer nos idées par la réflexion commune.

S.H. La vérité serait donc selon vous à chercher entre les extrêmes ?

L.D. Ce que je dis n’est en aucun cas une défense du centrisme. On peut avoir une vision très nuancée de la situation et trouver quand même qu’il faut une solution radicale pour changer les choses. La recherche de nuances n’implique pas une société centriste et tiède. Si je devais me situer sur l’échiquier politique, je dirais que je suis d’extrême gauche. Mais pas de cette extrême gauche qui manque de nuance ! Par rapport à la crise migratoire, par exemple, je ne trouve pas que cela fasse avancer le débat de dire que les nationalistes flamands de la NVA sont des fascistes. Je suis fortement opposé à leur politique mais je ne considère pas comme constructif de leur coller une étiquette.

S.H. L’écriture peut-elle constituer, selon vous, une voie d’engagement ?

L.D. Je le pense en effet, mais seulement de façon indirecte. Le premier devoir d’un écrivain comme de tout artiste est d’abord, selon moi, d’obéir à l’esthétique et à la qualité de son art. Il faut avant tout être engagé dans son travail d’écriture. Un mauvais roman pour défendre la condition ouvrière ne sert à rien. Germinal de Zola a pu faire bouger les choses parce que c’est avant tout un roman génial. Il faut que l’œuvre soit assez forte esthétiquement pour toucher même les non convaincus.

S.H. Et en matière d’esthétique littéraire, vous n’hésitez pas à rendre hommage aux auteurs que vous admirez !

L.D. Oui, cela apparait surtout à travers mon recueil Palimpseste insistant puisqu’il s’agit de réécritures et de pastiches. Mais, de manière plus générale, je pense que l’envie d’écrire vient du plaisir de lire et que l’écrivain doit se nourrir de ses lectures. La question des influences ne m’a donc jamais posé problème. Dans Robinson, je sais qu’il y a un peu d’Eugène Savitzkaya et de Jean-Philippe Toussaint. Il y a aussi du Francis Ponge, peut-être un peu d’Henri Michaux, du Roland Barthes, du Guibert et sans doute plein d’autres résurgences que je ne soupçonne même pas. L’originalité ne se trouve pas dans la solitude mais bien dans la multiplicité des références. Plus les influences sont diverses et nombreuses, plus on a de chance d’être unique. Cela correspond d’ailleurs à ma conception de l’être humain : la seule façon d’exister et d’avoir une certaine liberté de pensée est d’avoir en soi une multiplicité de discours. Cela s’acquiert par le dialogue mais aussi, beaucoup, par la lecture.

S.H. Ce mois de janvier voit également la parution de Tout le reste est littérature, un recueil d’entretiens avec un autre liégeois que vous admirez, Jacques Dubois.

L.D. Je suis très heureux d’avoir publié ce livre. Jacques Dubois est le grand professeur de mes années d’étudiant et son témoignage a été l’occasion de beaux moments d’échanges. Nous avons eu la chance d’être publiés aux Impressions Nouvelles qui nous semblaient le meilleur éditeur pour ce livre dont l’ancrage est très belge, même s’il contient des questions qui peuvent intéresser tout amateur de littérature. J’espère que ce livre rencontrera des lecteurs. J’en ai jusqu’à présent des retours très positifs.

S.H. En parlant d’ancrage local, vos Petites mythologies liégeoises écrites avec Jean-Marie Klinkenberg ont connu un beau succès.

L.D. En effet, Les Petites mythologies liégeoises ont eu un succès incroyable ! Je n’en reviens pas et mon éditeur, le Tétras Lyre, non plus. C’est un livre qui parle, avec humour, du discours sur Liège. Ce succès signifie que les Liégeois sont intéressés par le fait de réfléchir sur eux-mêmes et qu’on a besoin, aussi, de livres comme celui-là. Et en quoi serait-ce illégitime ? Il y a un côté presque militant dans cet ancrage local. Pourquoi la littérature devrait-elle toujours être centrée sur les grandes capitales comme Paris ou New-York ? Je trouve que chaque citoyen du monde a droit à une littérature qui se passe chez lui.

S.H. L’humour semble par ailleurs une dimension importante pour vous. Elle est présente jusque dans Robinson

L.D. L’humour est en effet très important pour moi. Il fait partie de mon fonctionnement et de mon regard sur la vie. Lorsque l’on vit quelque chose d’aussi difficile que d’être touché à travers son enfant, toutes les ressources sont bonnes à prendre, y compris les bienfaits de l’humour. Je voulais donc qu’il soit présent dans Robinson. Mais dans une juste mesure car l’humour n’a pas pour moi que des dimensions positives. Ainsi, j’affectionne l’humour qui vous permet d’affronter les difficultés de la vie mais, par contre, je n’apprécie pas celui qui consiste à tout ironiser, à évacuer toute valeur et tout degré de gravité, comme cela se pratique parfois à la radio ou à la télévision. Il me semble également que l’humour poussé à l’excès peut constituer un frein à l’expression de l’amour. Or, je voulais que l’on sente aussi l’amour dans Robinson. Même là il faut de la nuance.

Liège, janvier 2018

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Les coups de cœur artistiques de Laurent Demoulin

Un film ?

Le cinéma m’a véritablement passionné durant ma jeunesse, mais il me semble que cette forme d’art me touche moins désormais. Aussi est-ce facile de répondre : il suffit de me retourner. « Mon » acteur a été sans conteste un certain Patrick Dewaere, qui a donné le meilleur de lui-même dans un film de Corneau intitulé Série noire (j’ai appris il y a peu que Georges Perec en avait écrit les dialogues). « Mon » cinéaste est quant à lui Jean Eustache pour son film La Maman et la Putain. Les procédés cinématographiques y sont réduits à l’extrême et les dialogues sont somptueux, romantiques, denses : ce film frôle la littérature.

Un tableau ?

Il est beaucoup plus difficile de répondre en ce qui concerne la peinture face à laquelle je me sens ignorant. Puisqu’il faut choisir, je dirais que Les Nymphéas de Monet, à la frontière de l’abstraction et de la figuration, ne cessent de m’éblouir – ces immenses toiles me font cligner des yeux.

Une musique ?

Je citerai l’album de Jacques Higelin enregistré en public en 1980 : Higelin à Mogador pour le souffle de liberté et de délire qui le traverse.

Un livre ?

Alors que je ne fais que lire, je me sens comme un enfant au milieu de l’océan quand je songe aux livres que j’aime. Sur l’île déserte, je crois que j’emporterai tout de même deux classiques : Les Fleurs du mal de Baudelaire, le recueil le plus dense que je connaisse : Hugo y est mis en balance avec Racine et, entre ces deux géants du passé, se glissent les prémisses de Rimbaud et de Mallarmé. Et La Recherche du Temps perdu de Proust, bien sûr, même si ce n’est guère original.

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