• Avec Frank Andriat : La plume et la craie

  • 15 octobre 2014, par Sylvie Hendrickx

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  • C’est dans sa commune bruxelloise de cœur, Schaerbeek, que nous avons rencontré l’écrivain Frank Andriat. Un peu impressionnée de prime abord, en pensant à l’envergure assez vertigineuse de l’œuvre : plus d’une cinquantaine de titres publiés en trente-cinq ans, romans pour la jeunesse, essais, poésies… nous sommes heureuse de découvrir l’homme à l’image de ses livres, personnalité enthousiaste, authentique et attentive à l’autre. Des qualités humaines cultivées quotidiennement au contact des élèves de l’athénée Fernand Blum où il enseigne le français avec bonheur le plus souvent, avec révolte quelques fois. En cette rentrée scolaire, l’enseignant à la plume volontiers fantaisiste mais aussi engagée évoque pour nous son double parcours d’homme de lettres et d’école ainsi que son ouvrage Moi, ministre de l’Enseignement, suite attendue de l’essai polémique Les profs au feu et l’école au milieu.

S.H. Depuis plus de trente ans, vous exercez la profession d’enseignant et, parallèlement, celle d’écrivain. Y a-t-il interaction entre vos deux passions ?

F.A. En effet, sans le bonheur que me procure mon métier d’enseignant et sans la fréquentation quotidienne des jeunes, je ne crois pas que j’écrirais autant pour ce public. Et, bien que mes écrits soient totalement imaginaires, ils naissent parfois de discussions avec mes élèves, de réflexions ou de questionnements qui les préoccupent. Mes romans ont par ailleurs souvent l’école comme toile de fond car cet univers m’est familier et occupe une place importante dans la vie des jeunes. Il arrive aussi, comme dans le cas de Tabou sur le thème de l’homosexualité ou de mon roman Je voudr@is que tu… sur la thématique d’internet, que mes livres jeunesse soient des commandes. Dans ce cas, le challenge est toujours très enrichissant ! Il s’agit de me documenter sur des sujets que je n’aurais pas abordés spontanément tout en veillant à créer autour de ces thèmes une trame riche de sens et de préoccupations humaines.

S.H. En tant qu’enseignant mais également en tant qu’auteur régulièrement invité dans les écoles, quel regard portez-vous sur le rapport des jeunes à la lecture ?

F.A. Contrairement à ce que je lis dans certaines enquêtes, je n’ai pas le sentiment que les jeunes ne lisent plus. Au contraire, ils lisent énormément, sur Internet par exemple. Mais, ce que je constate, c’est qu’il y a une exigence grandissante chez eux de « lecture plaisir ». La difficulté réside donc dans le fait de mettre entre leurs mains des livres qui les rencontrent et les touchent dans leur vécu que ce soit au niveau des thématiques ou de la forme d’écriture. Lorsque l’on y parvient, on peut se permettre d’aller dans la difficulté et l’exigence.

S.H. Vu leur succès, vos livres jeunesse semblent rencontrer cette attente de lecture-plaisir…

F.A. Je me situe avant tout moi-même dans une démarche d’écriture-plaisir. Ecrire est pour moi une respiration, source d’équilibre et d’apaisement. Je n’ai pas d’échéance, pas d’exigence de rentabilité. Je me laisse baigner dans une histoire, une atmosphère en premier lieu parce que celle-ci me plaît. Ensuite si le livre est publié et permet une relation, un partage, c’est génial ! Evidemment, j’essaye de regarder vers l’extérieur, de partager de la beauté et de l’humour plutôt que de me concentrer sur ce que ce qui ne va pas. Pourquoi ajouter de la négativité dans un monde qui en est déjà trop rempli ?

S.H. Vous invitez également vos élèves à écrire et avez publié plusieurs livres avec eux. Pourriez-vous nous préciser votre démarche ?

F.A. J’ai effectivement mené jusqu’ici cinq projets d’écriture avec mes élèves qui ont abouti chacun à une publication aux éditions Memor ou Bernard Gilson, des éditeurs que mon statut d’auteur m’a permis d’inviter à rejoindre et concrétiser l’aventure. Les thèmes des livres quant à eux sont toujours venus un peu par magie ou par hasard des élèves eux-mêmes. Je trouve essentiel de partir de leurs intérêts ou questionnements.

S.H. Pouvez-vous nous donner quelques exemples de ces thèmes ?

F.A. La première fois en 1992, nous sommes partis des textes d’un chanteur qui les touchait fortement. Cela a donné le livre Jean-Jacques Goldman : il change la vie. Quelques années plus tard, au moment des élections communales de 1996, les jeunes de ma classe ont exprimé leur désintérêt pour le vote et je n’étais pas d’accord avec cette opinion. Je les ai donc invités à exprimer leur point de vue au bourgmestre qui, interpellé, les a rencontrés. De cet événement est né le Petit alphabet de la démocratie. Les jeunes ont rédigé eux-mêmes la moitié des définitions de l’ouvrage et confié l’autre moitié à des personnalités comme Albert Jacquard, Jack Lang, Yves Duteil ou encore Goldman qui pour la plupart ont accepté de fournir leur propre définition du mot qui leur avait été soumis. L’année suivante, il y a eu l’ouvrage Frères, libres et égaux, puis Emoi et moi en 2005 et enfin Là-bas en Afghanistan en 2010, entièrement relu par la journaliste Hadja Lahbib qui s’est avérée être la voisine de l’un des élèves. Il faut saisir ces riches hasards qu’offre la vie dans une classe !

S.H. Que poursuivez-vous comme objectifs lorsque vous mettez en place ce type de projet ?

F.A. Mon but premier est de montrer à mes élèves qu’à force de persévérance… et de travail, l’écriture est accessible à tous. Chaque projet est mené sur une année scolaire et exige un grand investissement de la part des élèves que ce soit à la maison ou aux récréations car les heures de français ne peuvent toutes être consacrées au projet. Réaliser un livre, c’est aussi leur permettre d’appréhender de manière concrète toute la chaîne du livre… Dans ce parcours, la rencontre avec l’éditeur les dynamise et les pousse souvent à aller plus loin dans leur travail. Et puis ce projet c’est aussi les faire rêver : la presse vient en classe et surtout, ils peuvent trouver leur ouvrage en librairie. C’est assez magique !

S.H. Vous êtes connu en tant qu’auteur pour la jeunesse mais cette étiquette est loin de résumer votre production.

F.A. En effet, je suis considéré comme auteur jeunesse suite à mes deux plus gros succès en littérature : le Journal de Jamila paru en 1986 et La Remplaçante publié dix ans plus tard. Pourtant ces deux ouvrages ont d’abord été édités en littérature générale. C’est leur succès dans les écoles qui a amené leur réédition en collection jeunesse. Je suis très heureux d’écrire des livres qui parviennent à toucher les jeunes mais j’écris également pour les adultes, des romans plus littéraires ou dans une veine plus spiritualiste. Je n’ai pas de plan de carrière, juste un plan de plaisir d’écrire et de rencontre de l’autre. C’est pourquoi, malgré des modes d’écriture différents, mes livres sont toujours habités par la même préoccupation : l’ouverture à l’autre et le partage des différences.

S.H. Votre actualité littéraire, très chargée cette année, reflète bien cette diversité de production.

F.A. En effet, par le hasard de l’édition, cette année concentre les publications de six de mes ouvrages ! Deux romans pour ados parus chez Mijade, le deuxième tome des aventures de mon personnage Bob Tarlouze chez Ker, le roman Le vieil enfant paru chez Desclée de Brouwer qui fait suite à Jolie libraire dans la lumière, un livre sur la méditation intitulé Clés pour la paix intérieure publié chez Marabout et enfin une suite donnée à mon ouvrage Les profs au feu et l’école au milieu à la Renaissance du livre.

S.H. Précisément, cet ouvrage Les profs au feu et l’école au milieu a fait polémique et vous a amené sur le devant de la scène littéraire l’année dernière.

F.A. En effet, et j’ai été complètement ébahi par le retentissement qu’a eu ce livre dont le succès, à mon avis, a été malheureusement dû en partie au traitement médiatique très réducteur qui lui a été réservé. Un enseignant qui râle, cela fait vendre et la presse a présenté mon message sans nuance comme celui d’une volonté de retour à une école passéiste. Or il ne s’agit pas du tout de cela mais d’une soif d’un équilibre à rétablir : rendre l’enseignement à l’enseignant. Aujourd’hui, on l’emprisonne dans des méthodes, de la paperasse qui nuisent au temps consacré aux élèves. La relation humaine est une dimension primordiale de l’enseignement. Heureusement, j’ai reçu parallèlement à cela des centaines de lettres de gens de terrain qui m’ont remercié de traduire ce qu’ils vivent au quotidien. Cela m’a encouragé à aller plus loin en proposant des pistes de résolution des disfonctionnements que j’avais mis en lumière. C’est ce que je m’applique à faire dans Moi, ministre de l’Enseignement sorti à la rentrée.

S.H. L’an dernier, vous avez également reçu le Prix Libbylit pour votre recueil de nouvelles Rose afghane.

F.A. Ce texte est né du travail de recherche documentaire sur l’Afghanistan que j’ai mené en 2010 avec mes élèves. Celui-ci m’a énormément interpellé et m’a donné envie d’écrire mes propres textes sur ce pays. Cette récompense du Prix Libbylit m’a fait plaisir car ce livre constitue pour moi une véritable chaîne d’amitié. La couverture par exemple est une photo prise par Hadja Lahbib lors d’un séjour là-bas. Quant au texte, dans la mesure où je ne me suis jamais rendu dans ce pays, je l’ai fait relire par Chékéba Hachemi, l’auteur franco-afghane de L’Insolente de Kaboul, qui m’a rassuré sur sa cohérence. Cette dame a fondé une association appelée « Afghanistan libre » qui crée des écoles pour les filles dans son pays. Les droits d’auteur sont reversés à cette association.

S.H. A côté de votre importante production, trouvez-vous encore du temps à consacrer à la lecture ?

F.A. Oui, notamment grâce au fait que je me rends dans de nombreuses écoles. J’emprunte pour cela systématiquement le train qui est un peu devenu mon « salon de lecture ».

S.H. Fréquentez-vous les bibliothèques ?

F.A. Nous avons une merveilleuse bibliothèque à Schaerbeek, la bibliothèque Sésame, un lieu superbe, rempli de lumière, propice aux expositions d’œuvres d’art et très dynamique au niveau des projets de lecture. J’y emmène mes élèves aussi souvent que possible pour des rencontres d’écrivains. Mais je me rends également avec beaucoup de plaisir dans d’autres bibliothèques en tant qu’auteur invité cette fois. Les retours des lecteurs qu’on y rencontre sont extrêmement nourrissants. J’écris mon livre seul avant de le laisser partir un peu dans l’inconnu, et je découvre au cours de ces échanges ce qu’il a pu provoquer, parfois de très fort, chez certains lecteurs. C’est le cas de l’ouvrage Jolie libraire dans la lumière par exemple, beaucoup de lecteurs se sont attachés à ses personnages et ce sont eux qui m’ont donné envie de publier une suite cette année. Cependant pour conserver un certain équilibre personnel, il faut parfois freiner les demandes extérieures. Je ne peux malheureusement plus me rendre dans toutes les bibliothèques ou écoles qui en font la demande, c’est pourquoi j’ai pris le temps de créer un site très complet pour répondre à un maximum de questions des lecteurs, des enseignants et des jeunes.

Propos recueillis par Sylvie Hendrickx
Bruxelles, le 25 mai 2014

Site internet : www.andriat.fr

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Les coups de cœur de Frank Andriat

Un livre ?

« Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez. Pour son foisonnement, sa musicalité, ses univers multiples et pour la qualité de son écriture. Un vrai bonheur de lecture. J’aime aussi beaucoup l’œuvre de Christian Bobin et le regard de lumière qu’il pose sur la vie. »

Un film ?

« Nell avec Jodie Foster. L’histoire d’une jeune femme non socialisée confrontée soudain à notre monde. Un drame psychologique d’une belle sensibilité, intelligent et juste. Une performance de l’actrice qui y devient une icône de la fragilité. »

Une peinture ?

« J’aime les Impressionnistes, mais j’apprécie aussi beaucoup Rembrandt pour la qualité de la lumière qui habite ses toiles. Les visages y sont si vrais, habités par tant de vérité et de justesse. »

Une musique ?

« La musique baroque et les… chansons de Jean-Jacques Goldman. Grâce à celles-ci, j’ai vécu une superbe expérience d’écriture avec mes élèves en 1992. »

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Coups de cœur parmi les ouvrages de Frank Andriat

Le vieil enfant , Desclée de Brouwer, 2014
Avec ce livre, Frank Andriat nous plonge à nouveau dans l’univers des personnages de son roman Jolie libraire dans la lumière (Desclée de Brouwer 2012) et nous en offre une suite tout aussi joliment écrite en poésie faite d’ombre et de lumière. Par le hasard d’un livre qu’il a écrit et qui s’est retrouvé entre les mains de Maryline, jolie libraire, Célestin s’est découvert un petit-fils, Antoine. Aujourd’hui l’écrivain devenu grand-père, cherche à apprivoiser sa nouvelle famille et à comprendre le mystérieux départ de son fils Sylvain, disparu sans révéler à ses parents l’existence de cette femme dont il a eu un enfant.

Moi, ministre de l’Enseignement , La Renaissance du Livre, 2014
A la rentrée dernière, Frank Andriat exposait dans Les profs au feu et l’école au milieu, sa révolte d’enseignant face aux multiples disfonctionnements d’une école rendue malade par des réformes successives aux effets souvent pervers. Cette année, désireux de dépasser le stade du pamphlet, le prof-écrivain reprend la plume et livre en dix pistes d’action et de réflexion sa vision d’une école viable et réellement démocratique. N’épargnant à nouveau ni les politiques ni les pédagogues « en chambre », il prône une école reconnectée à sa base, rendue aux enseignants et à nouveau centrée sur les besoins réels des élèves.

Rue Josaphat , Mijade, réédition 2007
Au cœur d’un quartier qu’elle a vu lentement se transformer en un monde inconnu et multiculturel, la vieille Joséphine Ladent s’est murée dans la peur, le mépris et la suspicion. Le jour où des bijoux lui sont dérobés, elle a tôt fait d’accuser Rachid et ses copains dont les airs et les manières ne lui reviennent pas. Mais la résolution de cette affaire réserve à chacun bien des surprises !
Loin des clichés, un roman pour la jeunesse qui nous plonge dans la vie quotidienne et attachante de personnages tout en nuances.

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