• Avec Charles-Henri Nyns, bibliothécaire en chef à l’UCL

  • 14 décembre 2015, par Françoise Vanesse, Sylvie Hendrickx

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  • Deux mois après le lancement de l’« Année Louvain des utopies pour le temps présent », vaste plate-forme de réflexion commémorant la parution en 1516 de l’Utopie de Thomas More, nous donnons la parole à Charles-Henri Nyns, bibliothécaire en chef à l’UCL et co-initiateur de ce projet. Celui-ci nous rappelle le caractère très actuel de l’opus de More, riche invitation au questionnement bien plus que manuel idéologique, et nous éclaire sur les objectifs de ce foisonnant chantier, remue-méninge transversal, proposé par les organisateurs en totale adéquation avec l’esprit de l’œuvre. Avec un grand enthousiasme, il dresse un premier bilan de l’écho obtenu auprès de la communauté universitaire avec la naissance d’une centaine d’initiatives originales qui témoignent de la vivacité des utopies.

Utopies et plate-forme de réflexion

S.H. Il y a 500 ans, à Louvain, était publié l’Utopie, le célèbre opus de Thomas More, anniversaire qui a déclenché la mise sur pied de votre projet « Année Louvain des utopies pour le temps présent ». Le rôle des universités est-il de reconnaître le désir d’utopies, voire de le ranimer et de l’encourager ?

C-H.N. L’Université de Louvain, au début du XVIe siècle, n’était certes pas un lieu « progressiste ». Et pourtant, elle était ouverte aux courants novateurs. Elle accueillit un Erasme. Et l’Utopie de Thomas More put paraître chez le typographe de l’Alma Mater. Après la Réforme, Louvain devint synonyme de conservatisme. Et cela ne changea guère après la refondation de l’université en 1834. Mais cela n’a jamais empêché certains de ses membres de « penser autrement ». Ne citons que Vésale, Mercator ou encore George Lemaître ou Jacques Leclercq, plus près de nous. Le rôle de l’université ne peut être de mener à la révolte. Mais, ancrée dans ces traditions d’ouverture, l’université peut, et même doit, nous aider à mettre en question le monde et son fonctionnement et encourager la réflexion sur des futurs meilleurs.

F.V. Précisément, la formation universitaire, de manière globale, contribue-t-elle à équiper les étudiants pour imaginer de nouveaux possibles ?

C-H.N. Le temps des études est une période de grâce. Le monde de la connaissance s’ouvre aux esprits pas encore trop formatés. Qui n’a jamais « refait le monde », une nuit, avec ses amis ? Mais pour que cela ne reste pas une rêverie stérile, il faut l’appuyer sur des fondements solides et structurés, une approche critique, des modèles aussi. Voilà ce que permet d’acquérir l’université. Le rôle des enseignants est ici primordial. Pas tellement comme transmetteur de savoirs, mais comme transmetteur d’une méthode, d’un état d’esprit qui doit aider les étudiants à prendre leur place dans la société et à assumer des responsabilités, chacun à son niveau.

F.V. Votre projet pourrait-il s’apparenter à une initiative citoyenne ?

C-H.N. Sans doute. Mais notre but n’est pas de lancer un mouvement ou de mener une action concrète. Il est, plus modestement, d’offrir une plate-forme de discussion et de réflexion, une plate-forme pour donner plus de visibilité à des initiatives existantes aussi, les faire dialoguer entre elles et avec un public sensibilisé.

S.H. De manière plus précise, pourriez-vous en résumer les grandes étapes ?

C-H.N. Il n’y a pas de plan stratégique. Nous voulions un maximum d’initiatives qui viennent de la base et nous avons été surpris par le nombre (plus d’une centaine !) et la diversité des propositions, suite à un appel large à la communauté universitaire. Ce projet s’inscrit dans le cadre de l’année académique, avec le lancement à la rentrée et en point d’orgue la remise des doctorats honoris causa à trois personnalités qui, par leur action, leur engagement et leur combat, incarnent les utopies d’aujourd’hui. Le programme culturel de l’université (artiste en résidence, cinéclub, expositions) s’est également approprié le thème tout au long de l’année. L’apothéose sera moins académique : il s’agira d’une « nuit des utopies » festive qui réunira en mai tous les acteurs et, nous l’espérons, un public nombreux.

S.H. En tant que bibliothécaire, quel a été votre rôle au sein de la mise en place de ces importantes synergies ?

C-H.N. L’idée est née lors d’un échange avec le professeur Philippe Van Parijs, il y a quelques années déjà, sur la parution de l’Utopie de Thomas More à Louvain en 1516. Il nous semblait inimaginable de ne pas commémorer cette étape essentielle de l’histoire intellectuelle de l’université. Mais nous ne voulions pas limiter cela à un rappel historique, d’où l’idée des « utopies pour le temps présent ». Intéressé par l’histoire et l’impact du livre dans les deux siècles qui ont suivi son écriture, je m’occupe plutôt de l’ancrage historique, alors que Philippe Van Parijs est l’homme des « temps présents ». Mais mon investissement n’est pas lié à ma fonction, c’est un acte de conviction.

F.V. Les bibliothèques ont-elles un rôle à jouer dans la propagation des utopies ?

C-H.N. Dans l’épanouissement de nos imaginaires certainement. Permettre à chacun de connaître autre chose que son quotidien, d’alimenter sa réflexion personnelle en la confrontant aux idées des autres – ou l’idée de l’autre -, amener par là à imaginer des mondes meilleurs, à s’ouvrir, quel plus beau rôle pour les bibliothèques ?

S.H. Dans le rayonnement de votre projet, avez-vous imaginé des collaborations avec certaines bibliothèques publiques ?

C-H.N. Notre initiative a inspiré le thème de la Fureur de lire 2015 et du Grand concours de nouvelles de la FWB. Mais nous n’avons rien sollicité : toutes les propositions étaient les bienvenues, du moment qu’il y avait un lien, même ténu, avec l’université.

F.V. L’ouvrage de Thomas More publié chez Thierry Martens à Louvain, témoigne également de la prospérité et de la vitalité de certains imprimeurs renaissants. En tant que bibliothécaire, quelle serait votre utopie pour le monde du livre au regard des importantes mutations qu’il connaît ?

C-H.N. Martens était un humaniste et réunissait chez lui un cercle de jeunes penseurs. Erasme était son ami et c’est grâce à lui que l’Utopie fut publiée. Bien sûr, il devait vivre de son art, mais chez lui comme chez les autres imprimeurs-éditeurs de l’époque, les préoccupations intellectuelles l’emportaient sur le pur commercial. On trouve cela encore chez quelques petits éditeurs aujourd’hui, mais très peu dans les grandes maisons d’édition où le résultat économique prime. Pouvoir préserver l’existence de ces petits éditeurs serait une belle et importante utopie …

S.H. Quand on prend connaissance de l’ensemble de votre programme, on est frappé par son aspect tentaculaire, par l’importante diversité des sujets questionnés.

C-H.N. Ce foisonnement témoigne de la richesse de la pensée de Thomas More. Son Utopie est tout sauf un manuel idéologique. Il est fait de questionnements, de tâtonnements, parfois amusants, parfois austères, mais toujours avec le but d’amener le lecteur à penser par lui-même. C’est ce que nous espérons pouvoir approcher par notre programme aussi. La gestation doit se faire dans la tête du public ensuite.

F.V. Et cette diversité des méthodologies qui fait la part belle à l’expression, à la création - que ce soit par la mise en place d’ateliers d’écriture ou d’expositions- est à souligner. Vous avez manifestement souhaité l’ouverture, le décloisonnement des approches…

C-H.N. Tout à fait. Nous ne voulions pas d’une commémoration historique (même si ce bouquet d’initiatives est peut-être le plus bel hommage qu’on pouvait faire à Thomas More), ni une réflexion de philosophes de chambre. Chacun était invité à apporter sa contribution personnelle pour la partager avec les autres, une sorte d’auberge espagnole intellectuelle.

S.H. Ce sujet semble très porteur. Deux mois après le lancement officiel de ce projet. Quel premier bilan dressez-vous ?

C-H.N. Le sujet intéresse, interpelle. Beaucoup y trouvent leur part. Certaines initiatives n’attirent que quelques participants, d’autres un public plus vaste. Qu’importe. Ce patchwork était voulu pour que chacun puisse s’y retrouver, ce qui aurait été impossible avec une grande exposition ou un colloque unique sur l’utopie.

S.H. Vos initiatives dépassent-elles la communauté étudiante ?

C-H.N. Certainement. L’appel était lancé à toute la communauté universitaire et les propositions sont venues de partout, professeurs, personnel administratif, mais aussi anciens et habitants de Louvain-la-Neuve et des autres sites où l’UCL est présente, de Bruxelles à Tournai, en passant par Mons.

F.V. A votre avis, quel regard Thomas More, porterait-il sur le fonctionnement de nos sociétés actuelles ?

C-H.N. Le livre premier de l’Utopie contient une critique parfois virulente, parfois amusante, de la société anglaise et de la situation socio-économique de l’époque. Nombre de ces questionnements sont encore d’actualité aujourd’hui : torture, remembrement rural, surpopulation, peine de mort, revenu garanti… Il y a de forte chance que son regard ne serait pas très différent d’alors. Dans la description de la civilisation utopienne (livre second), il serait peut-être plus prudent, fort des expériences totalitaires du 20e siècle qui pourraient se justifier à travers certains passages de l’Utopie.

F.V. Le dialogue interreligieux qu’encourage Thomas More est également un sujet d’une brûlante actualité…

C-H.N. C’est certainement un élément qui nous le rend sympathique et une preuve de l’actualité de l’ouvrage, mais attention, ne faisons pas dire à More ce qu’il ne dit pas : s’il approuve le dialogue interreligieux, il était d’abord un catholique fervent. Il est d’ailleurs mort en martyr pour ne pas avoir accepté la suprématie du roi sur l’église anglaise. Ce n’est pas parce qu’il croit en l’équivalence des religions qu’il accepte le dialogue, mais parce qu’il est convaincu que la vérité, qui pour lui ne peut être que chrétienne et catholique, s’imposera d’elle-même.

F.V.. Pour marquer l’ouverture de ce projet, les Presses Universitaires de Louvain ont publié une anthologie utopienne comprenant des extraits marquants de l’ouvrage de More commentés par des membres de la communauté universitaire émanant de tous horizons et de toutes les disciplines… Pourriez-vous nous en dire davantage…

C-H.N. Le principe a été le même que pour l’ensemble de l’initiative : nous avons invité des membres de la communauté universitaire à s’approprier le texte, choisir un court extrait et le commenter librement. Le retour fut unanime et enthousiaste et la variété des extraits et des commentaires montre encore une fois toute la richesse du petit livre de Thomas More. Les extraits ont été traduits du latin à nouveau frais par Paul-Augustin Deproost (UCL) qui a magnifiquement réussi à les rendre lisible pour un lecteur du 21e siècle, tout en respectant le sens et le phrasé de l’original.

S.H. Une bibliographie, comprenant d’autres ouvrages incontournables sur le sujet des utopies, est-elle disponible ?

C-H.N. Les ouvrages sur More, l’Utopie et les utopies rempliraient une bibliothèque entière ! Une revue scientifique (Moreana) lui est même dédicacée. Dans notre ouvrage, nous donnons une sélection bibliographique. Il existe également une bibliographie très exhaustive sur le web :
<http://www3.telus.net/lakowski/Utop...>
et <http://www3.telus.net/lakowski/Utop...>
Mais attention : une vie entière ne suffirait pas pour en arriver à bout …

F.V. A votre avis, votre initiative pourrait-elle en déclencher d’autres et déborder au-delà de cette année de commémoration ?

C-H.N. L’université a déjà décidé d’organiser d’autres années thématiques sur le même modèle, mais il ne sera pas toujours facile de trouver des thèmes aussi porteurs. Et si nous déclenchions d’autres initiatives, nous aurons atteints plus que nous osions espérer. L’humanité ne sait pas vivre sans utopies, sans se projeter dans un avenir meilleur, aujourd’hui moins que jamais.

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Site de l’UCL consacré au projet "Année Louvain des utopies pour le temps présent"
http://www.uclouvain.be/utopies.html

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Les coups de cœur artistiques de Charles-Henri Nyns

• Un livre ?

« Puisque nous sommes entre bibliothécaires, je citerais La cote 400 de Sophie Divry, paru en 2013 aux éditions Noir sur Blanc. C’est le soliloque d’une bibliothécaire sur la vie, l’amour et cette fameuse cote 400 laissée libre dans la classification Dewey… C’est hilarant et un peu triste. Toute ressemblance éventuelle avec des collègues existants est évidemment purement fortuite … »

• Une musique ?

« Je suis très éclectique, du classique au rock classique, en passant par le blues... S’il faut en choisir une : Für Anna Maria d’Arvo Pärt, que j’ai découvert récemment. Pour les moments avec soi. »

• Un film ?

« Il ne peut être qu’italien : Olmi, Moretti, Benigni et bien sûr Fellini. Et chez ce dernier : Amarcord (1974), le rêve de l’Italie impossible. »

• Une peinture ?

«  Vervoer USSR de Willem Van Genk (vers 1975), un artiste avec une fragile santé mentale. Il est conservé au Musée de Louvain-la-Neuve. Bouleversant dans son dynamisme et son étrangeté. »

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