• Avec Carl Norac, poète et auteur pour la jeunesse

  • 13 janvier, par Sylvie Hendrickx

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Ambassadeur et passe-frontières

En ce mois de janvier, l’auteur d’origine montoise Carl Norac devient notre nouveau Poète national ! A cette occasion, nous sommes allées à la rencontre de ce poète voyageur qui, depuis trente ans, privilégie l’ouverture à l’autre et la collaboration artistique au travers des multiples actions qu’il mène en faveur de la poésie ainsi qu’au cœur de son œuvre plurielle, composée de recueils poétiques et de plus de quatre-vingt albums jeunesse ! Etabli depuis peu à Ostende, c’est dans la charmante atmosphère Art-déco du Café du Parc, où il aime écrire « inspiré par la rumeur du monde », que ce véritable ambassadeur de la poésie échange avec nous, en toute convivialité, sur l’engagement qui l’anime : rassembler autour de la poésie par-delà les frontières linguistiques, culturelles et générationnelles.

S.H. En 2020, vous devenez le quatrième Poète national, succédant ainsi aux poètes Charles Ducal, Laurence Vielle et Els Moors. Une belle reconnaissance !

C.N. C’est vrai même si, pour moi, l’essentiel de cette aventure qu’est le Poète national ne réside pas dans l’honneur qui est fait à une personne. L’intérêt de cette initiative, qui émane du Centre poétique de Gand (le Poëziecentrum) et de différentes Maisons de la Poésie du pays, est, d’une part, d’envisager de nouveaux moyens pour aider la poésie à se faire connaitre et, d’autre part, de dépasser les clivages linguistiques de notre pays. En effet, le Poète national, élu pour un mandat de deux ans, est en alternance néerlandophone et francophone.

S.H. Comment envisagez-vous cette mission d’ambassadeur de la poésie belge qui vous est confiée ?

C.N. Ma mission première sera bien entendu d’emmener la poésie partout où je le peux. J’accorderai cependant une attention particulière à dépasser le plus possible ces frontières qui n’ont pas lieu d’être entre les artistes du nord et du sud du pays. Je constate que celles-ci sont encore bien réelles. Par exemple, l’auteur flamand Bart Moeyaert a reçu cette année à la Children’s Book Fair de Bologne le prix littéraire commémoratif Astrid-Lindgren, qui est le prix jeunesse le plus important au monde, et cela sans être connu en Wallonie. Par ailleurs, cette démarche me tient à cœur depuis longtemps et c’est pourquoi, en tant qu’auteur, j’ai très souvent sollicité la collaboration d’illustrateurs flamands, parmi lesquels Carll Cneut, Ingrid Godon ou encore Louis Joos.

S.H. La poésie néerlandophone semble, elle aussi, particulièrement méconnue en Wallonie.

C.N. En effet, pendant très longtemps, il était pratiquement impossible de lire les poètes originaires de l’autre côté de la frontière linguistique, et ce faute de traductions. Personnellement, j’ai eu l’occasion de faire des tournées en première partie d’Hugo Claus, qui est un de leur très grand poète. De ce fait, j’ai eu le privilège de voir mes poèmes publiés en Flandre mais c’était assez exceptionnel. Aujourd’hui, on peut souligner l’existence de l’intéressante collection « De Flandre » aux éditions Tétras Lyre et, du côté néerlandophone, le travail du Poëziecentrum de Gand qui vient notamment de publier les œuvres de Michaux. On remarque aussi un mouvement au sein de chacune des deux communautés pour enfin ouvrir la curiosité à l’autre. En témoigne l’édition 2019 de la Foire du livre avec son thème « Flirt flamand » et, en novembre dernier, la journée consacrée à la littérature francophone lors de la Boekenbeurs d’Anvers, le plus grand salon du livre flamand.

S.H. Le projet Poète national constitue lui aussi une belle ouverture dans la mesure où il favorise et finance des traductions.

C.N. Tout à fait. La première mission officielle du Poète national est l’écriture tous les deux mois d’un poème sur l’actualité qui est systématiquement traduit dans les trois langues nationales et proposé à la publication dans la presse flamande, francophone et germanophone. Ainsi par exemple, Els Moors, Poète national en 2018 et 2019, est allée écouter les slogans des jeunes concernant le climat et elle en a fait des textes poétiques forts. Je trouve essentielle cette démarche du poète qui porte témoignage.

S.H. Avez-vous déjà des projets concrets pour œuvrer à ce rapprochement artistique de nos communautés ?

C.N. Mon projet principal actuellement est de mettre en place un tour de la Belgique par les canaux et les fleuves à bord d’une péniche. De villes en villes, des poètes francophones et néerlandophones vont embarquer pour partager leurs textes, échanger des vues sur la poésie et participer à différentes activités : lectures, rencontres avec des enfants, des traducteurs ou des illustrateurs. La péniche nous offre cette volupté de la lenteur, ce temps si nécessaire pour apprendre à se connaître.

S.H. Vous mentionnez des rencontres avec les enfants, il est vrai que vous êtes poète mais également auteur pour la jeunesse.

C.N. En effet, c’est plutôt rare pour un Poète national et je compte bien en profiter pour travailler aussi avec les plus jeunes générations autour de la poésie. Je souhaite notamment mettre en place des projets permettant aux enfants et aux adolescents de s’exprimer et d’écrire sur des problématiques d’aujourd’hui. Ces ateliers seront suivis par la réalisation d’un livre ou d’un spectacle afin que leurs paroles poétiques soient diffusées et entendues.

S.H. Cette préoccupation d’échange avec les jeunes est déjà présente dans vos très nombreuses rencontres dans les écoles.

C.N. C’est vrai. Tout comme de nombreux scientifiques, je pense que cette génération d’enfants et d’adolescents est la dernière qui puisse changer le monde. J’ai donc à cœur de réfléchir à ce que je peux écrire d’utile, toujours dans l’humour et la poésie, pour échanger avec eux autour de la mission difficile qui leur incombe. C’est le cas par exemple de mon recueil Poèmes pour mieux rêver ensemble, paru chez Actes Sud, qui aborde des problématiques liées à l’actualité, et notamment aux vagues d’attentats.

S.H. C’est également le cas de votre album Le géant de la grande tour paru chez Sarbacane suite aux événements du 11 septembre 2001.

C.N. Oui, cet album est né à la demande d’enseignants. Ceux-ci m’avaient fait remarquer qu’il n’existait pas même une fable pour débuter une conversation avec d’assez jeunes enfants autour d’une problématique aussi grave que le terrorisme. Ce livre a eu beaucoup d’échos dans la presse mais il s’est très peu vendu. Il fait partie de ces albums qui trouvent leur vie ailleurs, et autrement.

S.H. En bibliothèque par exemple…

C.N. Tout à fait ! Les bibliothèques remplissent cette mission essentielle de faire vivre encore, par leurs actions et leurs animations, des livres jeunesse qui parfois ne sont plus disponibles à la vente. Face à la tendance excessive du marché du livre à la nouveauté, le travail de sélection et la distance du bibliothécaire sont capitales.

S.H. Vous évoquez le marché du livre, quel regard portez-vous sur la production jeunesse actuelle ?

C.N. D’une manière générale, lorsque l’on observe la production dans les grandes foires internationales, on constate que ce qui se fait chez les éditeurs français et belges, y compris les éditeurs de Flandre, est marqué par une importante qualité que ce soit au niveau de l’audace, de la beauté des illustrations ou de la diversité thématique. Cela offre une vision extrêmement rassurante. Je pense néanmoins que dans une civilisation telle que la nôtre, en recul par rapport à des droits que l’on croyait acquis, il y a une vigilance à avoir vis-à-vis d’un certain retour de la censure, que celle-ci soit idéologique ou économique.

S.H. Que voulez-vous dire ?

C.N. Le retour de la censure est déjà sensible dans certains pays où l’on voit des gens protester par rapport à des livres qui, il y a dix ans, n’auraient pas suscité la moindre désapprobation. De même, il faut rester attentif à ce que la peur économique n’en vienne pas à empêcher les livres plus littéraires, plus difficiles, ou plus inattendus de s’imposer. Car, pour moi, la définition même de la littérature, c’est l’inattendu !

S.H. On imagine que ces considérations économiques pèsent également sur la production poétique.

C.N. Etonnement, en ce qui concerne le domaine de la poésie, on assiste à une belle prise de conscience collective du fait qu’il existe à l’heure actuelle, à côté de l’urgence climatique, une véritable urgence poétique. En effet, on se rend compte, dans notre monde troublé, que la poésie est nécessaire et qu’il y a dans la parole poétique, une parole à prendre dans notre vie. Aussi, de plus en plus d’éditeurs, en France et en Belgique, s’engagent en publiant de la poésie. Ce mouvement me rend personnellement très optimiste.

S.H. En va-t-il de même pour la poésie en littérature de jeunesse ?

C.N. Oui, on remarque d’ailleurs que de plus en plus d’adultes viennent puiser dans la poésie jeunesse non seulement pour la transmettre aux enfants mais aussi pour eux-mêmes. En effet, la production poétique adulte est parfois jugée trop complexe mais surtout trop noire, avec souvent, il est vrai, une vision mélancolique voire apocalyptique du monde. La poésie pour la jeunesse, souvent plus positive, apporte une nourriture différente.

S.H. Finalement, au-delà de votre mission de Poète national, vous avez toujours été ambassadeur de la poésie !

C.N. C’est vrai, et cela me vient de mon père, Pierre Coran. Il est probablement le poète francophone le plus lu dans le monde. Ses poèmes, parus en livres de poche, sont réédités depuis plus de vingt ans et atteignent des milliers d’exemplaires. Et bien, ce père m’a légué une certitude essentielle : « Quand on te dit que la poésie n’est lue par personne, surtout ne le croit pas. Il faut aller vers les autres, il faut la partager partout où tu le peux ». Et je l’ai moi-même expérimenté : quand on amène les gens à la poésie, ils ne repartent jamais indifférents.

S.H. Vos albums témoignent par ailleurs d’un engagement en faveur de valeurs plus que nécessaires dans le monde d’aujourd’hui : l’ouverture à l’autre et à la diversité des cultures.

C.N. En effet, cela transparait notamment au travers des livres réalisés avec l’illustratrice Anne-Catherine de Boel chez Pastel. Il me tient à cœur d’écrire des aventures qui donnent envie à l’enfant de se projeter dans la peau de héros d’origines ou de cultures différentes. Le fait que mon jeune lecteur, le temps d’une histoire, ait profondément envie d’être cet enfant aborigène, sénégalais ou singapourien dont il partage le récit, constitue pour moi un acte antiraciste fondamental.

S.H. Ces notions d’ouverture et de rencontre apparaissent aussi constitutives de votre processus créatif qui se nourrit de multiples collaborations artistiques !

C.N. Ce qui m’a toujours fait rêver dans un mouvement comme le surréalisme, c’est qu’autour de la table, il y avait un poète, un cinéaste, un photographe, un peintre qui essayaient de voir ce qu’ils pouvaient créer ensemble. C’est cet esprit-là qui m’anime et qui est présent dans le livre jeunesse où vos textes passent dans l’imaginaire d’un illustrateur. Je laisse toute liberté à celui-ci et je pense que c’est pour le bien du livre. Peut-être vais-je être surpris par le chemin emprunté qui va se révéler bien différent de celui que j’aurais imaginé, mais grâce à cela, le résultat ne sera jamais formaté.

S.H. En parlant de chemin, le voyage apparait lui aussi tout à fait central dans votre œuvre.

C.N. C’est vrai. Un écrivain que j’apprécie particulièrement, Harry Martinson, prix Nobel en 1974, a remarquablement parlé des voyages sans but. Très souvent, les personnages de mes albums ou de mes poèmes se lancent de cette façon. C’est en quelque sorte mon thème secret, celui qui relie à la fois ce que j’écris pour les adultes et pour les enfants : le fait de partir sans fuir, sans a priori, totalement ouvert à l’imprévu. Ce sont souvent les plus beaux voyages.

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Les coups de cœur artistiques de Carl Norac

  • Un livre ?
    Je citerais les Contes d’Andersen , édités chez Gründ et illustrés par Jiri Trnka, un grand artiste tchèque. C’est un livre fondateur de mon enfance et qui est toujours mon livre de chevet. J’en connais par cœur toutes les illustrations et chaque recoin de page.
  • Un film ?
    Les temps modernes. Pour moi, Chaplin est ce génie qui nous fait rire et, en même temps, nous ouvre les yeux sur le monde.
  • Une musique ?
    Berlin de Lou Reed. A mon sens, le sommet de l’histoire du rock !
  • Une peinture ?
    Depuis mon arrivée à Ostende, je suis plongé dans l’œuvre de Léon Spilliaert. Ce peintre belge qui a su dire la mélancolie du monde et le miracle d’Ostende : un ciel changeant et des vagues de couleurs différentes tous les soirs.

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Nos coups de cœur parmi les albums de Carl Norac

Je t’emmène en voyage , collectif d’illustrateurs, A pas de loups, 2019
A travers cet album, Carl Norac nous partage à la fois son goût du voyage et son grand amour de l’illustration jeunesse ! En effet, cet ouvrage est le fruit d’une collaboration avec pas moins de quarante illustrateurs et illustratrices de différents pays à qui le poète a demandé de livrer, en une image, leur interprétation personnelle de la phrase Je t’emmène en voyage. La rencontre de ces univers artistiques extrêmement variés avec l’imaginaire des textes de Carl Norac nous offre ce recueil précieux, invitation à un voyage poétique inattendu et fascinant !

Le livre des beautés minuscules , Julie Bernard (ill.), Rue du Monde, 2019
Carl Norac aime partager avec les enfants « la poésie la plus simple des jours ». C’est encore particulièrement le cas au travers des trente-six poèmes de ce très bel album qui invitent à approcher, mais aussi préserver, les beautés simples et discrètes de notre monde. En une douce promenade poétique, le poète-jardinier nous partage les minuscules beautés qu’il perçoit dans les paysages et la nature – les fleurs sauvages, un chant d’oiseau,…- mais s’attarde aussi, au gré des pages, sur les beautés de l’être humain, celles des souvenirs ou celles des mots. L’univers onirique et coloré de Julie Bernard, jeune illustratrice originaire de l’île de La Réunion, nous accompagne à merveille dans cette lumineuse quête de beautés.

Le Noir Quart d’heure , Emmanuelle Eeckhout (ill.), Pastel, 2015
Dans le borinage, région natale de Carl Norac, les femmes de mineurs avaient l’habitude, au moment d’endormir les enfants, de leur raconter des histoires dans l’obscurité. C’est ce joli rituel, appelé Noir Quart d’heure, que cet album nous invite à découvrir à travers l’échange tout en tendresse et complicité d’une petite fille et de sa maman qui se racontent, dans le noir, des histoires peuplées de noir : celui du corbeau, du grain de café,… mais aussi de la mine d’où va bientôt revenir le père. Les illustrations d’Emmanuelle Eeckhout toutes en noir, blanc et touches de doré, baignent d’une douce lumière cette narration poétique tissée d’imaginaire. Une merveilleuse invitation à rêver !

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