• Avec Ariane Le Fort, écrivain

  • 8 juillet 2013, par Sylvie Hendrickx

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  • Disponibilité à l’autre et écriture de l’intime

    Alors que son sixième roman vient de paraître aux éditions du Seuil, nous avons rencontré Ariane Le Fort, écrivain chaleureuse à l’activité multiple et débordante. Tour à tour bibliothécaire, libraire, correctrice et enseignante en communication, cette journaliste de formation, passionnée du livre, cumule les expériences dans une volonté de partage tout en cultivant, en solitaire, une écriture introspective de l’intime et de l’authentique.

S.H. Votre parcours professionnel frappe par sa grande diversité et une transversalité cependant toujours centrée autour du livre. On a l’impression que vous en avez parcouru toute la chaîne …

A.L. C’est vrai. Aujourd’hui, j’écris des livres et je suis correctrice de manuscrits. Par le passé, j’en ai vendu et loué puisque j’ai travaillé en librairie comme en bibliothèque publique. Journaliste de formation, j’ai aussi rédigé de nombreuses critiques pour la chronique littéraire de deux magazines. Il a toujours été important pour moi de conserver plusieurs métiers autour du livre. L’écriture est une activité tellement solitaire que j’ai besoin d’être en même temps en rapport avec les autres qui écrivent et ceux qui lisent. L’enseignement que j’exerce depuis maintenant cinq ans me procure également ce sentiment de pouvoir partager ce que j’aime tant dans l’écriture.

S.H. Votre statut d’écrivain interpelle-t-il vos élèves ?

A.L. Oui, la plupart du temps, je n’ai même pas besoin d’aborder le sujet. Ils le découvrent eux-mêmes, par exemple en allant voir si je suis sur facebook. Ils sont surpris et, en même temps, ce statut m’offre une forme de crédibilité et me facilite l’accès vers eux. Le plaisir d’être en contact avec un écrivain les motive et crée une riche émulation. Au début, j’étais un peu réticente à l’idée de mélanger mes statuts d’écrivain et d’enseignante mais mes collègues m’ont encouragée : tout ce qui peut servir l’apprentissage, risquons-le ! A présent, je n’hésite plus à leur parler de ce que je fais, des romans que j’écris. Et évidemment, certains les lisent et viennent m’en parler.

S.H. Continuez-vous à vous rendre dans d’autres écoles en tant qu’écrivain ?

A.L. Plus rarement ces dernières années car mon roman paru en 2010, On ne va pas se quitter comme ça, ne présente pas du tout à mon sens un sujet adapté au public adolescent. Il parle de la mort, du désir, de la trahison et je trouvais que ce n’était pas une bonne idée qu’il soit lu en classe. Au contraire, Beau-fils (2003) est souvent sélectionné dans les écoles et il m’arrive encore d’en parler en classe. Cette histoire d’un jeune garçon qui entretient une relation ambigüe avec sa belle-mère bouscule beaucoup les jeunes et les laisse très indécis. Ils ont parfois du mal à prendre du recul, ils s’identifient, jugent et ne comprennent pas que je ne juge pas. J’aime les rencontrer pour leur expliquer mes choix. Il ne s’agit pas d’une volonté de provocation.

S.H. Beau-fils a connu une belle reconnaissance avec le prix Rossel en 2003…

A.L. Oui, ce prix a changé le regard que les autres portaient sur mon travail mais aussi l’image que j’en avais moi-même. Je me suis sentie davantage prise au sérieux. J’ai eu le sentiment d’être arrivée à m’affirmer, à faire comprendre ce que je faisais. Auparavant, j’avais l’impression de faire du petit roman presque trop intimiste pour être compris, pour être lu ou pour être aimé. Tout à coup, je me suis rendu compte que ce que j’écrivais pouvait intéresser plus largement. Beau-fils a eu non seulement le prix Rossel mais aussi le prix de la SCAM et le prix Gauchez-Philippot décerné par la ville de Chimay. Comme sept années se sont écoulées entre la parution de Beau-fils et mon roman suivant, je me suis aperçue que j’étais attendue… c’était une très belle surprise.

S.H. Vous êtes à présent membre du jury du Prix Rossel…

A.L. Oui, cette expérience me demande beaucoup de temps parce qu’il faut prendre connaissance de tout ce qui existe mais elle est en même temps très belle et gratifiante. En effet, nous sommes tous très différents mais très respectueux les uns des autres et nos débats se déroulent dans une atmosphère de rigueur et un sérieux que je n’imaginais même pas. A chaque fin de jury, je m’émerveille de voir combien le choix était bon, honnête et même parfois audacieux ou judicieux. Je suis impressionnée par la profondeur de réflexion des gens et par la qualité des débats.

S.H. Etes-vous parfois invitée en bibliothèque ?

A.L. Oui, surtout dans le cadre de la Fureur de lire ou à l’occasion de la sortie de mes ouvrages… et là aussi c’est un partage que j’adore ! Quelque part j’admire les gens qui viennent dans les bibliothèques le soir pour assister à des débats… Ça demande une telle énergie ! J’ai déjà été invitée en hiver, il y avait de la neige, mais les gens viennent ! C’est extraordinaire ! Parfois le public est plus restreint mais, même dans ces cas-là, il y a un échange qui me reste parfois dans la tête encore des années plus tard. Lorsque j’étais plus jeune, j’avais déjà envie de devenir écrivain, j’allais écouter des auteurs dans les bibliothèques et je n’arrêtais pas de leur poser des questions, de manière un peu abusive d’ailleurs, mais à l’époque je voulais tout savoir et le seul moyen pour moi était d’aller écouter ces gens. Je pense donc que les rencontres en bibliothèque peuvent être très utiles, porteuses et susciter des projets.

S.H. Et quelle image gardez-vous de votre propre expérience en tant que bibliothécaire ?

A.L. C’était il y a une vingtaine d’années, un remplacement d’un peu plus d’un an… A cette époque, le personnel des bibliothèques était encore composé partiellement de bénévoles, souvent de vieilles demoiselles qui donnaient une image un peu désuète à ces établissements. Aujourd’hui, quand je me rends en bibliothèque, je suis frappée par le renouvellement et la professionnalisation du métier. Le changement réside surtout au niveau de l’attrait. Elles sont modernes, belles, proposent des bouquins en bon état, tout cela donne envie. Il est indispensable de créer le désir chez le lecteur et, de ce que j’ai pu voir, les bibliothèques ont bien relevé le défi.

S.H. Y animez-vous parfois des ateliers d’écriture ?

A.L. Je trouve cette démarche passionnante mais pour moi l’acte d’écrire la fiction est quelque chose de tellement solitaire, de tellement individuel que je ne suis pas certaine d’être de bon conseil pour d’autres. Je n’organise donc pas d’ateliers.

S.H. Les trames de vos romans sont souvent assez simples avec une psychologie des personnages qui vient créer l’épaisseur du roman. Définiriez-vous vos livres comme des romans psychologiques ?

A.L. Oui, tout à fait même si je préfère le terme de « roman intimiste ». J’approfondis ce qui se passe dans la tête des gens, j’analyse les sentiments. Stefan Zweig compte parmi mes auteurs préférés parce que je le trouve très fort dans cette approche psychologique des personnages. Et toujours sans le moindre jugement. C’est ainsi que j’agis moi-même assez naturellement envers mes personnages, je n’ai aucune envie de les juger, même s’ils sont parfois au bord de ce qui peut être considéré par certains comme immoral. Simplement j’observe ce qui se passe. Je me dis que si mon personnage pose tel acte, il risque de provoquer telles ou telles conséquences. J’explore ainsi le cheminement intérieur des gens. C’est pour cela qu’écrire me demande du temps, car je n’ai pas envie de faire faire n’importe quoi à mes personnages, au risque que tout me paraisse faussé. Par exemple, j’avais tout d’abord terminé pour Beau-fils d’une autre façon mais si je devais être juste vis-à-vis de mes personnages, cela ne pouvait que s’achever ainsi.

S.H. On décèle chez vous des thèmes de prédilection…

A.L. Mes romans racontent l’amour, le désir, la séparation…la relation en général. On y trouve toujours des premières fois ou au contraire des ruptures car ce sont pour moi des moments clés où l’on pense la relation. Les premières fois font penser à tout ce qui va se passer et les ruptures à tout ce qui s’est vécu. La relation ne m’apparaît pas tellement essentielle en tant que telle, ce qui m’intéresse réellement c’est le regard que l’on porte sur elle où la façon dont on l’imagine.

S.H. Vous aimez les triangles amoureux, peut-être parce qu’ils permettent de conjuguer ces débuts et ces fins de relation…

A.L. C’est vrai. Alors que le duo ne permet pas grand-chose et que le quatuor devient compliqué à gérer, le triangle permet tout et offre les relations les plus tendues.

S.H. J’ai été marquée en lisant vos livres par une portée très universelle de vos propos. On sent la justesse du sentiment du personnage même si on a jamais été dans sa situation. On devine qu’on aurait pu ressentir cela… c’est un peu le côté fascinant de votre écriture.

A.L. Cette remarque me fait plaisir ! Lorsque j’écris, je me situe dans le sens pointu du détail mais l’idée est bien sûr que ce détail très personnel soit universalisé et que les gens s’y retrouvent. Le plus extraordinaire de la littérature est pour moi ce moment où quelqu’un qui est tout à fait loin de moi, d’un autre siècle, d’une autre culture, écrit des choses que je ressens tout à fait. C’est le détail qui le permet, le sens de l’observation et la capacité à l’exprimer. Si on veut s’adresser à tout le monde, on risque de ne plus toucher personne mais si on s’adresse vraiment à soi-même, avec le plus de justesse possible, on arrive à s’adresser à tous. C’est un peu magique !

S.H. Vos personnages ne sont jamais que des prénoms. Ce procédé tend sans aucun doute à approcher cette impression d’universalité…

A.L. Vous avez raison mais ce n’est pas voulu, je ne l’ai pas pensé comme ça. La raison pour laquelle je ne donne que des prénoms à mes personnages est que moi-même j’ai envie de me les approprier, qu’ils soient proches de moi. Lorsqu’il arrive par exemple qu’un de mes personnages doive se présenter, je suis embarrassée. Il me faut un temps fou pour trouver un nom de famille. La dernière fois, j’ai finalement pris celui de ma grand-mère…

S.H. Le choix de vos titres est également curieux… jusqu’à présent ce sont toujours des phrases qui se retrouvent au cœur de vos livres.

A.L. C’est mon éditrice qui a trouvé cette solution pour Comment font les autres (1994). C’était génial parce que je cherchais un titre depuis des mois et celui-ci m’est apparu évident. Il s’agit chaque fois d’une phrase anodine qui une fois isolée prend une tout autre dimension et va englober l’entièreté du livre. Dans mon roman, le personnage se demande comment les autres font pour manger dans de telles circonstances mais à l’échelle du livre cela devient « comment font les autres pour vivre ». Le titre de mon dernier livre, Avec plaisir, François, est de nouveau une phrase à double niveau de lecture. Dans le sens banal, elle peut signifier « je vous en prie » mais comme le livre parle du plaisir charnel, ce titre devient très évocateur. Il n’y a jamais qu’une ou deux phrase dans tout le livre qui peut convenir, qui soit suffisamment commune et parlante sans être trompeuse.

S.H. La majorité de vos récits prennent pour décor la ville de Bruxelles.

A.L. J’ai toujours parlé de Bruxelles parce que c’est la ville que je connais le mieux, celle où je vis mais aussi parce que je suis très contente de pouvoir décider que Bruxelles est une ville qui vaut la peine d’être évoquée. Il fut un temps où j’avais l’impression que les auteurs belges n’osaient pas trop mentionner Bruxelles… Mais on peut lire une intrigue qui se déroule dans un décor inconnu et en retirer tout de même beaucoup de plaisir ! Donc pourquoi ne pourrais-je pas moi citer des noms de rues de Bruxelles ? Cependant la liberté que je m’accorde toujours en tant qu’auteur, c’est celle d’inventer. Par jeu, je peux donner des noms de rues qui ne sont pas forcément là où elles devraient être ou des vues contradictoires et impossibles depuis le rebord d’une fenêtre. C’est pour cette liberté que je suis écrivain et non journaliste.

S.H. Votre écriture s’est quelquefois éloignée du roman, vous avez été scénariste…

A.L. Oui, toujours un peu pour le plaisir de passer à d’autres choses. J’ai écrit deux scénarios de court métrage qui ont été tournés et deux scénarios de long métrage que je n’ai pas mené à terme. J’aime le scénario de court métrage parce qu’il s’apparente à une nouvelle et me permet d’exploiter des idées très visuelles. Mais un scénario de long métrage présente trop de moments où j’ai envie de mettre des voix off, des sous-entendus mais que je suis forcée de laisser à l’appréciation de l’acteur et du réalisateur. Du coup, j’ai le sentiment que je n’ai plus rien à faire et je crains que le sens donné à mes phrases ne soit plus le mien. Je préfère la largesse du métier d’auteur de romans : tout est permis, tout est possible.

Propos recueillis par Sylvie Hendrickx, Bruxelles, le 17 avril 2013

Les coups de cœur artistiques d’Ariane Le Fort…

Un livre
« Disons d’emblée Belle du Seigneur d’Albert Cohen. Je pense que c’est le seul livre que j’ai lu deux fois. C’est un des plus beaux romans d’amour que je connaisse même si je lui trouve des longueurs terribles par endroits (mais je me permets de sauter des pages...) »

Une peinture
« J’aime le figuratif. J’aime les gens peints. Les animaux peints aussi. J’aime Rik Wouters, par exemple. Mais j’en aime mille autres dont je n’ai pas le nom sur la langue. »

Une musique
« Beethoven et Schubert sont mes deux préférés du moment. Les concertos pour piano de Beethoven. Ses sonates... »

Un film
« Sans hésiter The Hours. Vu un certain nombre de fois. C’est un des rares cas où je trouve le film meilleur que le livre. J’adore Julianne Moore dans ce film. Et Ed Harris. Et Meryl Streep. Et Nicole Kidman. Et la musique de Philip Glass… Et la fragilité des personnages. »

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